“A une Passante”, Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire


“A une Passante”, de Charles Baudelaire (in Les Fleurs du Mal )

Je pense que vous avez trouvé sur les sites recommandés les commentaires, mais je voudrais ajouter le plan selon une analyse linéaire:


I - Le tableau parisien, la rue/ la passante, v. 1 à 5

→ 1er vers dont les sonorités évoquent l’insupportable agressivité sonore :

*“assourdissant”, allitération en sifflantes ( s )

*hiatus entre “rue” et “assourdissant” et hiatus encore entre “moi” et “hurlait”

-place centrale de “autour de moi” dans le vers qui marque la sensation d’oppression du poète envahi par le bruit de la rue.

-imparfait du verbe hurler qui marque la durée.

→ Vers 2, arrivée de la femme comme dans un scénario. Le bruit semble s’arrêter et le lecteur suit le regard du poète. D’abord une vue de loin (la silhouette) puis la femme se rapproche et les détails deviennent plus précis (couleur de la toilette, démarche et ...la jambe!)

-le deuil est pour B. une “douleur majestueuse” en comparaison au mal de vivre, au “spleen” qui est une douleur intérieure et mal saine (c.àd. de mauvaise santé)

→le vers 4 est un tétramètre :

tetra, en grec =4 ; metra en grec = mesure

Lisez: soulevant /3 pieds ; balançant / 3 pieds ; le feston / 3 pieds ; et l’ourlet / 3 pieds

DONC: 4 fois 3 font 12, c’est à dire un alexandrin ! (Et toc, le prof de lettres qui sait compter!)

ce sonnet est entièrement en alexandrins

Ce rythme du tétramètre souligne la démarche sensuelle, régulière, esthétique de cette femme qui est obligée de soulever légèrement le bas de sa robe dans les rues pavées de Paris et laisse donc entrevoir un bout de sa cheville. Fantasme baudelairien qui imagine la jambe tout entière et la compare alors à une statue, représentation de la Beauté absolue, mais inaccessible, car froide et insensible . Regard fasciné de l’auteur .

Le temps du passage de cette femme, B. l’a divinisée et en a fait un idéal. Les termes du vers 5 en témoignent: agile, noble, statue.


II- La réaction du poète, v. 6 à 8

Je tiens à ajouter à ce que vous lirez dans le commentaire:

- la place en tête de vers de “Moi” et les termes “extravagant” et “crispé”qui trahissent une forte réaction émotionnelle et ingouvernable

- le complément d’objet du verbe boire est au vers 4: “la douceur qui fascine et le plaisir qui tue”. ( B. n’est pas entrain de s’enivrer à une terrasse) L’auteur s’emplit du passage de cette femme, de son regard, de son aura. Fascination donc de l’artiste devant la beauté de la femme, la Beauté absolue qu’il voit dans cette passante.

-Jeu sur le motif baudelairien du regard : “ciel livide”, couleur bleu gris, menace de la violence traduite par le mot “ouragan” et la formule “plaisir qui tue” . Promesse aussi de la tendresse : “douceur qui fascine”. Il s’agit ici du jeu des contraires baudelairiens, d’une dualité dans les composantes de l’amour : la femme chez B. est mi-ange, mi-démon.


III- Valeur symbolique de la rencontre, v. 9 à 11

-L’éclair : illumination de l’être par la Beauté

-La nuit : solitude et détresse

Donc, la rencontre appartient au passé et la femme devient l’objet d’une contemplation mystique . Forme interro-négative permet l’espoir. (Ne te verrai-je plus …?) Car “fugitive beauté” représente l’Idéal platonicien, La Beauté absolue et le terme “fugitive” évoque le bref moment dans lequel le poète a pu accéder à cet Idéal. L’espoir est de retrouver dans une éternité mystique cette beauté.

IV- Doute et dégradation de tout espoir v. 12 à 14

Observez la gradation spatio-temporelle du vers 12 : l’espace (ailleurs, bien loin d’ici) et le temps (trop tard, jamais, peut-être) . Le “peut-être” adoucit le poids de la fatalité du “ jamais “ Mais il s’agit ici des étapes progressives de la dégradation de tout espoir.

-V.13 : chiasme : j’ignore /tu fuis, tu ne sais/ je vais qui montre l’apparente similitude des destins croisés et fatalement opposés

-V. 14 : invocation symétrique par la présence des deux “Ô” à chaque début d’hémistiche.

Crescendo du lyrisme : appel voué à ne pas être entendu, intimiste et tendre.

-conditionnel passé “j’eusse aimé” : rejette tout accomplissement dans l’irréel, mais le verbe “aimer” exprime lui-même la certitude de l’amour. Paradoxe ici aussi, dualité baudelairienne.

-”qui le savais” :c’est tout le mystère de la rencontre, deux explications :

● divinisée par le poète, cette femme est alors omnisciente

● la passante est-elle indifférente, pudique, cruelle ?

● C’est là le drame de l’incompréhension entre l’homme et la femme, thème essentiel dans les Fleurs du Mal.

Conclusion

Sonnet efficace et génial dans son désespoir contenu se rattache au thème romantique de la femme messagère d’idéalité spirituelle ou esthétique

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