Alcools, « Zone », Guillaume Apollinaire (1913): Lecture analytique

A la fin tu es las de ce monde ancien Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes La religion seule est restée toute neuve la religion Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X Et toi que les fenêtres observent la honte te retient D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventure policières Portraits des grands hommes et mille titres divers J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom Neuve et propre du soleil elle était le clairon Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent Le matin par trois fois la sirène y gémit Une cloche rageuse y aboie vers midi Les inscriptions des enseignes et des murailles Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent J'aime la grâce de cette rue industrielle Située à Paris entre la rue Aumont-Thieville et l'avenue des Ternes

Plan possible:

I/Une ville en perdition a.Des innovations techniques qui ne suffisent pas à la sauver

b.Un éloignement de la religion menant à la misère II/Les sentiments exaltés du poète quant à son rapport à la ville

a.La ville qui reveille les sentiments du poète lyrique b.Une ville inspirant l’élégie en passant par l’épidictique III/Un poète prônant la modernité poétique a.Une forme originale répondant à la théorie de la modernité énoncée par Baudelaire

b.Une inspiration de la modernité artistique globale de l’époque

Plan détaillé

I/Une ville en perdition a. Des innovations techniques qui ne suffisent pas à la sauver -Ville miséreuse même si le poète insiste sur les éléments modernes qui y règnent. -Enumération des innovations techniques (voitures, machines en tous genres). Montre que c’est une villeflorissante et dynamique -On apprend ensuite qu’il s’agit de Paris, renforce l’image idéalisée d’une ville modèle d’avancée et de modernité (Tour Eiffel récente, la ville s’inscrit dans son époque contemporaine). -Toutes ces innovations sont censées rendre la vie plus simple, éloigner de la misère et augmenter le niveau devie de tous. Mais ces dernières ne semblent pas avoir l’effet voulu. En effet, la ville reste sombre avec connecteurs et modalisateurs “même”, “seule”, etc -Dès le début du poème on a une chute, un blâme avec un vers qui ressemble à une interjection “A la fin tu es las de ce monde ancien”. Le mot ancien vient contraster avec l’idée que l’on se fait de Paris -Le poète détruit les illusions du lecteur -Les innovations techniques ne sont pas à la hauteur, prennent trop appui sur l’ancien (v.4). L’Homme n’arrivepas à se détacher du temps qui passe inexorablement. -Arrivée de la publicité avec les affiches pleines de couleurs. Vers 14 a une teinte d’ironie avec exagération “grands hommes” et “mille titres divers”. Accentue l’effet démesuré. La société entre dans la superficialité.Identité difficile à trouver car partagée entre modernité et tradition. b. Un éloignement de la religion menant à la misère -Cette difficulté à trouver son identité réside dans un éloignement de la doctrine religieuse selon le poète.Apollinaire n’est pas croyant mais il a été éduqué par des parents croyants et est très attaché à la culturechrétienne et à ses valeurs. -Paradoxalement, la seule chose qui a résisté au passage du temps c’est la religion que le poète qualifie de “moderne” alors que celle-ci a plusieurs millénaires. Seule la religion a su comprendre les Hommes malgré les changements de civilisations et de mentalités. -Les gens s’éloignent de la religion et les quelques croyants ont honte de rentrer dans une église. Croire serait devenu une marque de faiblesse. Les habitants ont plus particulièrement peur de se confesser. Ils ne veulent pasreconnaître leurs torts. C’est une ville en perdition morale. -Plus loin dans le poème, on parle de migrants. Paris devient une ville dont les plus démunis rêvent mais ceux-ci se retrouvent être déçus. -A la vue de ces thèmes, le poème d’Apollinaire prend une tournure presque intemporelle avec des thèmes quisont encore d’actualité aujourd’hui -On note que le mot “Zone” vient du latin zona qui signifie ceinture. Ce terme est également utilisé vers la fin duXIXème siècle pour désigner la périphérie de Paris, marquée par la misère et la pauvreté. En effet, avant des barricades entouraient Paris et les quartiers situés en périphéries étaient perçus comme mal-fréquentés et donc peu recommandables. Ici, le poète élargit la condition de la zone à tout Paris.

II/Les sentiments exaltés du poète quant à son rapport à la ville a. La ville qui réveille les sentiments du poète lyrique -A l’image des poètes romantiques et symboliques, la nature et la ville viennent réveiller les sentiments enfouis du poète tels que la mélancolie ou le sentiment amoureux. Ce réveil s’exprime la plupart du temps avec le registre lyrique. -Dès le début du poème on a le ô lyrique qui vient marquer l’inscription dans un poème subjectif, axé sur lessentiments personnels du poète. -L’arrivée de la Tour Eiffel réveille le poète et lui rappelle le temps qui passe, s’ajoutant à toutes les innovationstechniques. Apollinaire ne rejette pas la modernité mais cette dernière lui rappelle le temps qui passe. -Les églises lui rappellent son enfance résolue. Cette mélancolie est appuyée par l’éloge de la religion chrétienne que celui-ci effectue. -Réveille également son inspiration symbolique avec des images surprenantes et associations peu communes“Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent”. -Ce sont les petites rues qui contribuent à inspirer le lecteur, celui-ci s’inspire avant tout d’elles dans ce qu’ellessont et ne prend pas la peine de noter leur nom. Il rompt avec la superficialité de la société basée sur l'esthétisme et la dénomination. -On remarque l’apparition de deux sujets “je” et “tu”. Le “je” désigne l’intériorité du poète et le “tu” désignetantôt le poète dans son état physique/ses actions tantôt la ville. Cela montre la dualité du poète -Le lyrisme vient également souligner le rapport que le poète entretient avec Paris, un rapport marqué parl’élégie et l’épidictique b. Une ville inspirant l’élégie en passant par l’épidictique -Dans la mesure où le poète réveille sa mélancolie, le registre élégiaque apparaît et vient sous entendre, au-delà du simple regret du temps qui passe, la mort de quelque chose. On peut alors formuler plusieurs hypothèses surce qui se meurt chez le poète. Cela peut être le sentiment amoureux si l’on en croit des éléments biographiquesavec sa séparation avec sa campagne. Ou cela peut représenter la mort de sa jeunesse et du bon temps qu’il a pu passer auparavant. C’est la mort d’une certaine innocence alors qu’il contemple là où l’Homme s’est échoué. C’est la fin de ses illusions, laissant place donc à une immense désillusion. -Contrairement à l’usage, le poète utilise le présent pour parler du passé et renforce la concentration sur le poète en lui-même et par conséquent sa condition présente. -Afin d’accompagner l’élégie, Apollinaire utilise l’épidictique afin de faire à la fois le blâme et l’éloge de laville. Bien que celui-ci rejette promptement la tournure qu’a pu prendre la société, maintenant désintéressée de tout, il lui porte tout de même un regard bienveillant. Il n’emploie pas de mots connotés et les regarde passer: “Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes”. Les parisiens sont définis par leur profession et non par leur personnalité. Mais le poète n’y prête pas attention et leur porte un regard bienveillant “belle”.-Même si Apollinaire blâme les innovations, il trouve les quartiers industriels beaux et leur attribue un certain charme -Ainsi Le mélange de ces registres amène à penser que le poète se compare à la ville. Il est à la fois à blâmer et à admirer.

III/Un poète prônant la modernité poétique a. Une forme originale répondant à la théorie de la modernité énoncée par Baudelaire -Comme dans tous les poèmes d'Alcools, il n’y a pas de ponctuation, signe d’une rébellion contre les principesfondamentaux de la poésie. Perte de rythme exprimé -Baudelaire a dit: “La modernité, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art, dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable. Il y a eu une modernité pour chaque peintre ancien.” -Ainsi, Apollinaire applique cette théorie à l’ensemble de son poème, tant dans le fond que dans la forme. -Il utilise ici le registre lyrique et des références issues de la poésie classique. De plus, l’image de la ville qui réveille les sentiments du poète est très académique -Cependant, le poète vient contraster cet aspect classique du poème avec d’autres images plus surprenantes (éléments modernes). On marque aussi l’emploi d’un langage plutôt courant. -Prend l’apparence presque d’une poésie en prose. Pas de structure ni de métrique définie. -Mélange d’alexandrins et d’autres vers à métrique plus fantaisiste. -Dans le fond du poème, la Tour Eiffel représente la stabilité, tout comme les ponts. Le mouvement est représenté par la société en perdition décrite par le poète. b. Une inspiration de la modernité artistique globale de l’époque -Apollinaire passe beaucoup de temps dans les expositions parisiennes où il rencontre bon nombre de personnalités comme Picasso. Il est également beaucoup représenté par les artistes qui y passent. -Il baigne dans l’art de l’époque et y porte un regard critique, n’hésite pas à prendre part à des débats sur lecubisme plus particulièrement -Il fait ici un véritable tableau de Paris, une ville vivante et dynamique à qui l’avenir semble sourire. Cettesociété en perdition mais qui permet à la capitale de rester la même et de conserver cette image de ville modèle àl’international

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