"Antigone" de Jean Anouilh

Séquence 6 : Antigone d’Anouilh


Objet d’étude : le texte théâtral et sa représentation du XVIIe à nos jours


Problématique : Quels sont les enjeux du théâtre d’Anouilh ?


Objectifs :

- Connaître l’Antigone d’Anouilh

- Connaître les problématiques liées au théâtre d’Anouilh

- Connaître les problématiques liées à la représentation théâtrale d’ Antigone

Séance 1 : Introduction à l’Antigone de Jean Anouilh

Objectif : Connaître l’oeuvre de Jean Anouilh

Réécriture de la pièce éponyme de Sophocle (441 avant Jésus-Christ), l’Antigone d’Anouilh

est une pièce en un acte, représenté pour la première fois au théâtre de l’Atelier à Paris le 4 février 1944, durant l’Occupation allemande, dans une mise en scène, des décors et des costumes d’André Barsacq.

Cette pièce s’inspire du mythe antique d’Antigone (malédiction des Labdacides). Les

personnages appartiennent aux légendes attachées à la ville de Thèbes. Antigone est une des enfants nés de l’union incestueuse entre OEdipe et sa mère Jocaste (OEdipe roi de Sophocle). Elle est plein de dévouement et d’une belle grandeur d’âme. Quand son père est chassé de Thèbes par ses frères et quand, les yeux crevés, il se fait mendiant, Antigone est à ses côtés. Elle est son guide. Elle veuille sur lui jusque dans ses derniers moments (OEdipe à Colone de Sophocle). Antigone revient ensuite à Thèbes où ses frères se disputent le pouvoir (Les septs contre Thèbes d’Eschyle). Après la mort

des deux frères (Les Phéniciennes d’Euripide propose une variante avec le suicide de Jocaste, la mère des deux frères, sur les corps de ceux-ci), Créon, leur oncle, prend le pouvoir. Etéocle est alors le héros de la polis, tandis que Polynice, souhaitant reprendre le trône à la suite d’Etéocle, est considéré comme un ennemi politique. Antigone, considérant comme sacré l’ensevelissement et le rituel dû aux morts, se rend auprès du corps de son frère Polynice, abandonné et tente d’accomplir le rituel. Arrêtée, elle est ensevelie vivante. Hémon, fils de Créon et fiancé d’Antigone se suicide au

désespoir. Eurydice, épouse de Créon, met fin à ses jours (Antigone de Sophocle).

Jean Anouilh écrit sa pièce suite aux événements (attentats) entre 1941 et 1942. Celle-ci

selon lui, éclaire les notions de pouvoir et de révolte. La pièce est pour lui écho au choc soudain de

la guerre et de la tragédie contemporaine. Il faut noter que l’accueil est plutôt favorable. Jouée en

1944, certains voyaient en Antigone l’allégorie de la nécessaire rébellion contre l’ordre injuste,

d’autres, au contraire voyaient dans cette pièce la victoire de l’ordre politique.

La distinction majeure de cette pièce d’avec les classiques est une lutte, non pas entre les

hommes et les dieux et le destin, mais entre les hommes et les forces humaines que sont

l’hypocrisie, l’égoïsme et l’orgueil.

La mise en scène (après la validation de l’administration nazie sur la censure) est

volontairement moderne : un frac pour le roi Créon, Antigone, une robe noire, Ismène, une robe

blanche, les gardes, de longs cirés noirs (semblables à ceux que portaient les miliciens ou les

membres de la Gestapo). Les mises en scène actuelles ont gardé l’esprit de cette première mise en

scène.

L’oeuvre est un succès. Chacun y voit une portée symbolique différente. Les uns considèrent

qu’elle encourageait la collaboration par l’humanisation du personnage de Créon, les autres

perçoivent dans la mort d’Antigone le refus de compromis avec l’ennemi.

Le personnage d’Antigone est tout en opposition par rapport aux autres personnages que

sont Créon et Ismène. Par rapport à Ismène d’abord (cf. le Prologue). et à Créon ensuite (Cf. texte

suivant).

Cette pièce est donc plus humaine que la pièce de Sophocle. Ce n’est plus seulement les lois

divines opposées aux lois humaines, mais l’intransigeance de l’absolu contre le bonheur du

transigeant.


Séance 2 : Le Prologue


Objectif : Comprendre une approche du théâtre tragique

Le Prologue dans la pièce d’Anouilh intervient au début du texte pour narrer le contexte de

la pièce et nous présenter les personnages qui y évoluent. Il apparaît à nouveau dans la suite du

texte pour faire avancer le récit ou amener un personnage à la réflexion. Le Prologue est le

« réalisateur » de la pièce. Ici, les personnages font montre d’attitude familières (les gardes jouent

aux cartes, Ismène bavarde) et d’anachronismes : la scène d’exposition est habituellement un

dialogue entre deux ou plusieurs personnages permettant l’exposition de l’intrigue et la présentation

des personnages (la scène d’exposition). Dans Antigone, elle est schématique et traitée de manière

tout à fait moderne. Les personnages sont présentés de manière organisée par ordre de proximité

avec Antigone. Il y a aussi une mise à distance entre la pièce et son tragique, entre les acteurs et leur

rôle. Enfin, Le texte est écrit en prose dans un registre courant ou familier.

Problématiques possibles : En quoi ce prologue est-il tragique ? En quoi ce prologue est-il

moderne ? En quoi ce prologue est-il une scène d’exposition ? Qu’est-ce qui fait l’originalité de

cette première scène ? Quel est le rôle du prologue dans l’oeuvre ? En quoi ce prologue expose-t-il

les enjeux de la pièce ? Etudiez le thème de la fatalité dans ce prologue. Comment ce prologue

répond-il aux exigences de l’exposition tout en exposant, en exhibant, les intentions du

dramaturge ? Quel est l’intérêt dramatique de cette scène ? En quoi cette scène est-elle originale ?

Problématique choisie : Comment ce prologue expose-t-il les enjeux de la pièce ?


I - Une scène d’exposition


A - Présentation des personnages

Présentation des personnages par le prologue : un personnage en soi. Le prologue, puis le

choeur intervient à plusieurs reprises dans la pièce : le prologue ouvre la pièce, puis, dès que Créon

découvre que sa loi n’a pas été respectée, une fois la décision définitive de Créon prise (tout de suite

après la seconde LA) et à la toute fin de la pièce (il clôt celle-ci),

Le Prologue présente les personnages : présentatif ligne 5 : voilà : présentatif qui permet

l’indication conclusive, pour marquer la fin d’un discours, il renvoie à ce qui précède : l’installation

des personnages sur la scène.

Cette idée est renforcée par l’adjectif démonstratif « ces » qui commence la phrase qui suit

ce présentatif (déictique).

Enfin, la didascalie externe l’annonce : « Au lever du rideau, tous les personnages sont en

scène. » (lignes 1-2).

Le prologue explique ensuite que c’est l’histoire d’Antigone dont il s’agit et indique où elle

se trouve sur scène, par sa maigreur et sa position assise (lignes 5-6).

C’est par rayonnement autour de ce personnage d’Antigone que sont présentés les autres

personnages. Ils le sont par ordre d’importance et de proximité affective. Vient ainsi Ismène, sa

soeur (ligne 14), Hémon, son fiancé (ligne 17), Créon, son oncle (ligne 30), déjà évoqué ligne 10,

principal adversaire d’Antigone. Puis les autres.

Enfin, l’histoire des Labdacides est alors expliquée à partir de la ligne 57. Un paragraphe

(jusqu’à la ligne 68).


B - Portrait des personnages

Le portrait des personnages, leur trait de caractère, est esquissé très rapidement, mais

suffisamment pour en percevoir l’enjeu et le rôle, l’attitude, de chacun de ces personnages

(physiognomonie).

Antigone est la « petite maigre », assise, silencieuse et qui pense (lignes 6-7). Elle est la

« maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la

famille » (lignes 8 et 9). Courageuse « seule en face de » x2 (ligne 9).

D’emblée s’oppose à sa soeur Ismène « qui bavarde et rit avec un jeune homme » (ligne 14).

Ismène est « la blonde, la belle, l’heureuse Ismène (ligne 16) qui est « éblouissante ». Cependant,

les deux soeurs s’aiment beaucoup : « Si vous la faites mourir, il faudra me faire mourir avec

elle ! ». Elle choisira cependant de se retirer dans cette histoire (« J’ai raison plus souvent que

toi ! »).

-> Opposition donc des deux personnages :

- Antigone :

maigne et noiraude : peu attirante et noiraude : idée de pessimisme et de malheur (ombre)

assise : isolée et renfermée

silencieuse : elle pense

- Ismène :

blonde, belle et éblouissante : attirante et idée de joie et de lumière

bavarde et rit : sociable et idée de bonheur

position humaine et conciliante

Hémon : fou amoureux d’Antigone : deuxième paragraphe : tout le portait cependant vers

Ismène. Cependant, il est très fidèle (« Oui Antigone, je t’aime comme une femme »). Cette fidélité

le conduira au suicide, Antigone mourant suivant les ordres de Créon. Il méprise alors son père, si

admiré par lui auparavant.

Créon (frère de Jocaste) : troisième et quatrième paragraphes. Cheveux blancs, ridé et

fatigué : c’est le roi : il porte Thèbes sur ses épaules.

« La vieille dame qui tricote » (ligne 40) : Eurydice : cinquième paragraphe : dès ce

prologue, le spectateur et lecteur sait que son rôle est nul. D’ores et déjà, « Créon est seul » (ligne

43). Il ne le sera que plus, à la fin de la pièce, lorsque tous auront disparu. Même idée avec le page

(lignes 43-44).

Le Messager : solitaire et méditatif. Il a besoin de prendre des forces pour annoncer la mort

d’Hémon à son père.

Derniers dans l’ordre d’apparition, les gardes : septième paragraphe. Ils font seulement leur

travail.

Le Prologue est un personnage à part entière. Assimilé au choeur, il joue, comme dans la

tragédie grecque, un rôle de commentateur et de messager. C’est le choeur qui tire également la

leçon morale du drame : « Et voilà. Sans la petite Antigone, c’est vrai, ils auraient tous été bien

tranquilles. Mais maintenant, c’est fini. Ils sont tout de même tranquilles. Tous ceux qui avaient à

mourir sont morts (…). Un grand apaisement triste tombe sur Thèbes et sur le palais vide où Créon

va commencer à attendre la mort. »

Enfin, plus subtilement, Antigone est opposée dès le début de la pièce à nous, lecteur ou

spectateur, qui sommes donc impliqués dans la pièce (lignes 14-15) : nous faisons partie des

personnages.


C - Mise en place d’une intrigue tragique

Le Prologue sait que les spectateurs connaissent l’histoire d’Antigone. Cependant, ce qu’ils

ne connaissent pas, c’est comment les personnages vont la jouer. Comment, quelle forme va prendre

la révolte d’Antigone, voilà l’intérêt de la réécriture.

Voici toutes les références à l’histoire dans le prologue, références à la tragédie qui met en

place justement l’intrigue :

« Mais il n’y a rien à faire. Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue son rôle

jusqu’au bout… » (lignes 11-12). Cette phrase fait écho à une intervention du choeur, juste avant

l’arrestation d’Antigone : « Et voilà. Maintenant le ressort est bandé. Cela n’a plus qu’à se dérouler

tout seul. C’est cela qui est commode avec la tragédie (…). On est tranquille. Cela roule tout seul

(…). Là, c’est gratuit. C’est pour les rois. Et il n’y a plus rien à tenter, enfin ! »

De même fait écho : « Il ne savait pas qu’il ne devait jamais exister de mari d’Antigone sur

cette terre et que ce titre princier lui donnait seulement le droit de mourir » (lignes 27-28).

En parlant enfin du Messager : « Il sait déjà » (ligne 47).

Enfin, l’histoire narrée tout au long du prologue, à travers la présentation des personnages

(fiançailles d’Antigone et Hémon, le pouvoir de Créon) et notamment au paragraphe 8.

En outre, il faut bien noter la signification du prénom « Antigone ». Du grec, littéralement, il

signifie « contre la descendance », ou « à l’encontre des ancêtres », comme l’est Antigone, qui est à

la fois fille et soeur d’Oedipe et qui s’opposera à son oncle et cousin Créon. Du grec

« anti » (« αντι ») « à l’encontre", et « goné » (« γονη »), action d'engendrer, et de

« goneus » (« γονευς ») signifiant « le père », le « parent », et « ancêtre », issu du verbe

« gignomaï » (« γιγνομαι »).

Toujours dans ce sens, noter l’importance des négations dans ce texte (isotopie de la

négation).

Enfin, le dévoilement du dénouement (morts d’Antigone, d’Hémon et d’Eurydice).


II - Un prologue original


A - Une oeuvre grecque modernisée

La pièce de Sophocle est ici modernisée. Ecrite en 1941-1942, il y a une grande différence

entre les attitudes royales et magistrales des personnages de la pièce antique et la familiarité de

celles des personnages de la pièce d’Anouilh. Il suffit de noter l’attitude des gardes, qui jouent aux

cartes.

En outre, la mention du bal ligne 20 et des activités de Créon avant sa prise de pouvoir aux

lignes 32-33, rappellent les activités du XXe siècle.

Cette pièce est écrite en prose. Anouilh emploie un registre courant et familier, alors que,

traditionnellement, c’est le vers et le registre soutenu qui sont employés dans la tragédie. La langue

est très orale : « Voilà », « C’est le roi ».

Il y a des anachronismes : pour les gardes, il est question de « cartes », « chapeaux » et non

un casque, de plus, ils « sentent l’ail, le cuir et le vin rouge » : familier ; Eurydice tricote, et ne

s’occupe ni d’amour, ni de politique. Le Prologue nous parle des femmes et des enfants des gardes,

ce qui n’est jamais le cas dans une tragédie classique (dans une tragédie classique, ils n’auraient pas

le droit à la parole, ce que n’est pas le cas dans celle d’Anouilh et on ne saurait rien de leur vie

privée). Ismène est heureuse, ce qui est inconvenant dans une tragédie. De même pour Hémon.

Quant au décor, il est neutre : pas de reconstitution de Thèbes. Même le nombre de portes

n’y fait pas échos : « trois portes semblables » ligne 1.


B - Le rôle particulier de ce prologue

Le prologue ci-présent fait donc office de scène d’exposition, il est neutre, qui a pour

fonction principale de transmettre toutes les informations essentielles au lecteur et spectateur. Dans

la pièce de Sophocle, la scène d’exposition est une scène d’exposition telle que la conçoivent les

classiques, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un dialogue entre deux personnages. Ce dialogue ne s’adresse

pas directement au public.

Or, ici, le Prologue est un personnage à part entière. Son monologue fait office de scène

d’exposition. Le Prologue est ici comme le « réalisateur » de la pièce.

Il s’adresse directement aux spectateurs : « Ces personnages vont vous jouer », et il s’inclue

lui-même « nous tous » (lignes 5 et 14).

La présentation des personnages, donc, est schématisée et est traitée d’une manière

moderne. L’organisation de la présentation est la suivante : ordre de proximité avec Antigone. Ils

sont, en outre, présentés l’un après l’autre.

La tragédie est annoncée.

Ce monologue du choeur, qui commence la pièce, met en place la situation initiale, de

manière très didactique : introduction, présentation des personnages physiquement et moralement,

récapitulatifs des événements passés).


C - L’importance d’un tel prologue

L’implication du public : adresses, présentation d’acteurs attendant de jouer en bavardant ou

jouant aux cartes ou en pensant à leur rôle (cf. Antigone), démonstratifs et adverbes de lieu, qui

exhibent le processus théâtral : champ sémantique du théâtre (métathéâtralité : représentation d’une

représentation).

Importance du rôle de la fatalité dans la tragédie : existence d’un destin auquel les

personnages (souvent aristocratiques) ne peuvent se soustraire : importance des prolepses

(références aux événements futurs), ainsi que les verbes qui marquent le devoir (« il va falloir »,

« nous n’avons pas », « il ne devait jamais » -lignes 12, 15 et 27). Enfin, présence forte d’ironie

tragique : connaissance des événements futurs (Antigone sait qu’elle va mourir et le Messager sait

qu’Hémon également).

Enfin, comme il a été dit dans la présentation de la pièce, Antigone a été jouée pour la

première fois en 1944. or, en 1944, la France était encore sous l’occupation allemande. Antigone

peut ainsi être considérée comme une figure de la résistance, préférant la mort pour défendre sa

liberté et se rebeller plutôt que de se soumettre à une décision supérieure, celle d’un ordre politique

que représente Créon, qu’elle ne comprend pas.


Conclusion :

Synthèse : Ce Prologue est donc pour Anouilh une ouverture particulière à la pièce d’Antigone dont le mythe est si connu. Tout l’enjeu est donc cette réécriture de la pièce, exposant les enjeux de la pièce : les attitudes adoptées par Antigone et Créon.

Ouverture : Ces attitudes sont tout particulièrement visibles dans une mise en scène telle celle de Nicolas Briançon en 2003.


Séance 3 : Le bonheur chez Antigone et Créon


Objectif : Comprendre la conception du bonheur chez chacun des personnages

Antigone a donc été découverte auprès du corps de Polynice, bravant la loi de Créon. La

voici à présent en dialogue avec lui. Il vient de lui avouer que le corps trouvé peut être tout aussi bien celui d’Etéocle que celui de Polynice.

Problématiques possibles : Quelles sont les caractéristiques de cet extrait ? En quoi les

personnages s’opposent-ils dans cet extrait ? Comment le personnage de Créon tente-t-il de sauver sa nièce ? Quelles sont les différentes idées des personnages dans cet extrait ? Pour quoi le personnage d’Antigone et de Créon sont-ils si éloignés l’un de l’autre ? Quelle est la conception du pouvoir selon Créon et Antigone ?


Problématique choisie : Dans quelle mesure Créon et Antigone s’opposent-ils sur l’idée de

bonheur ?


I - Une confrontation


A - Un dialogue de force

Jusqu’alors, Créon dominait le dialogue. Antigone est choquée : « se lève comme un

somnanbule » (ligne 3) et ne s’exprime plus qu’avec peine « dans un souffle » (ligne 7). A nouveau,

ligne 25, elle « murmure », et son regard est perdu.

Créon a une attitude paternelle : « Que vas-tu faire maintenant ? » (ligne 2) et lui donne des

conseils : emploi d’impératifs : « Marie-toi », « Ne reste pas trop seule », « Ne les «écoute

pas » (lignes 6 et 20).

Créon essaie de rompre la distance entre lui et Antigone : cf. ligne 56.

Elle semble obéir à Créon : elle répond par l’affirmative : « oui » (lignes 8 et 12).

Créon semble alors dominer sur elle.

Elle veut retourner dans sa chambre, pour méditer, sans doute.

Les répliques de Créon sont, jusqu’à la ligne 30, plus longues que celle d’Antigone.

Il essaie de rétablir le dialogue : « je te comprends », « je buvais tes paroles » (lignes 14-15),

« comme toi » x2, « un petit Créon maigre et pâle » (ligne 15) et sagesse de Créon avec emploi de

vérité générale : « Rien d’autre ne compte », « La vie n’est pas ce que tu crois », « C’est la

consolation dérisoire de vieillir, la vie, ce n’est peut-être tout de même que le bonheur (lignes 14 à

24).

Mais les forces se tournent du côté d’Antigone à partir du moment où il est question de

« bonheur » (ligne 23). A partir de ce moment en effet, c’est Antigone qui mène le dialogue et ses

répliques sont longues, tandis que Créon n’a que des phrases brèves pour répliquer.

Antigone a dit « non » (ligne 37) au bonheur que Créon lui propose. Celui-ci ne l’a pas

persuadée, mais elle ne le convaincra pas.


B - Un retournement de situation

Mais il commet une maladresse en parlant de « bonheur » (ligne 24). Il sait très bien que le

bonheur dont il parle n’est pas fait pour OEdipe ou Antigone (cf. un peu plus haut). D’ailleurs, « il a

un peu honte soudain », ligne 27.

La pièce prend donc un autre tournant (principe d’une péripétie).

Antigone rebondit sur le mot « bonheur », ligne 26. A son tour, elle monopolise la parole. Le

dialogue en effet prend une autre tournure et Créon multiplie les demandes de silence : lignes 35,

50, 56, 78.

Le dialogue semble alors rompu : « mais c’est vous qui ne m’entendez plus. » (ligne 52).

Son « Non, je ne me tairai pas ! » (ligne 37) est sa revendication de la liberté de parler. Mais

elle semble parler pour les spectateurs ou pour elle-même plus que pour Créon.

L’éloignement qu’elle revendique : « Je vous parle de trop loin maintenant, d’un royaume où

vous ne pouvez plus entrer avec vos rides, votre sagesse, votre ventre. », lignes 52-53, semble faire

écho à l’Evangile de Saint Luc, XVIII, 25 : « Il est plus facile à un chameau de passer par le chas

d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu ». Elle oppose ici le sacré, l’absolu

éternité et le profane, évoqué dans une accumulation ternaire où deux termes péjoratif déprécient

cette sagesse qui semble toute relative.

Ce sens relatif du profane, de la profanation du bonheur de Créon, du point de vue

d’Antigone est animalisé avec la métaphore filée du chien rongeant son os : « pour arracher avec

ses dents son petit lambeau de bonheur ? » (lignes 31-32) ; « tu es en train de défendre ton bonheur

en ce moment comme un os. » (lignes 60-61) ; « On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils

trouvent » (lignes 65-66) ; « et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. » (ligne 68).


II - Deux conceptions du bonheur


A - Un bonheur simple

Ce bonheur simple, celui de Créon, semble inaccessible à Antigone. Ce bonheur est celui de

la maturité : champ sémantique de la vieillesse.

Bonheur fondé sur les petits gestes du quotidien.

Auparavant, il aimait profiter de son rang, en tant qu’homme de la cour du roi. Mais il a dû,

par nécessité, abandonner les activités qu’il aimait tant.

Importance des lignes 13à 24, et particulièrement, les lignes 21 à 23.

Le bonheur pour Créon, c’est un bonheur modéré, sage et harmonieux. C’est une vie

tranquille.

Ce bonheur est celui des philosophes, c’est une conception classique. Ce bonheur est en

effet celui d’une vies simple, c’est -à-dire, éloignée des intrigues et des questions politiques. il

semblerait donc que le bonheur soit permis une fois retranché du monde, une fois les distances

prises avec celui-ci.

Cette vie simple est celle qu’Hémon propose à Antigone. C’est-à-dire, qu’il propose à

Antigone d’être épouse et mère. Hémon est un homme sûr et stable.

Le bonheur pour Antigone, en tant que femme de l’Antiquité, consisterait par conséquent à

se conformer aux rôles traditionnels des femmes. Cela semble être une fidélité d’Anouilh au texte

de Sophocle : à la fin de la pièce de Sophocle, Antigone regrette en effet de ne pas s’être mariée.

Mais ce bonheur simple paraît être impossible à atteindre, du fait de la fatalité tragique et de

la complexité poltique des affaires humaines.

Ce calme, cette tranquillité et cette sérénité qui sont proposés à Antigone, ne semblent

cependant pouvoir n’être atteints que dans la mort.


B - Deux conception de la vie et la recherche d’un bonheur absolu

« Petit » est un mot qui revient souvent dans le texte. C’est autour de celui-ci que deux

conceptions de la vie s’articulent :

- L’adjectif employé positivement : il renvoie à l’enfance d’Antigone qui s’oppose à l’âge adulte :

« Quelle femme heureuse deviendra-t-elle, la petite Antigone ? », ligne 30 ou à la mort : « que

cela soit aussi beau que quand j’étais petite - ou mourir. » (ligne 69).

- L’adjectif employé péjorativement : il renvoie alors à la vie adulte : « son petit lambeau de

bonheur » (lignes 31-32) ; « tous ces petits plis sur le visage » (ligne 55) ; « Et cette petite chance

pour tous les jours » (ligne 66) ; « et me contenter d’un petit morceau » (ligne 68) ; « Jusqu’à ce

qu’il ne reste vraiment plus la plus petite chance d’espoir vivante, la plus petite chance d’espoir à

étrangler. » (lignes 73-74).

Antigone est alors une jeune adolescente. Elle est entre deux mondes : celui de l’enfance et

celui de l’adulte. Ainsi, elle a un choix à faire, celui de devenir femme, le femme d’Hémon, ou, au

contraire, reste enfant. Elle prend du recul par rapport à sa personne : elle parle d’elle-même à la

troisième personne :

- Négative : « Quelles pauvretés faudra-t-il qu’elle fasse elle aussi, jour par jour, pour arracher

avec ses dents son petit lambeau de bonheur ? Dites, à qui devra-t-elle mentir, à qui sourire, à qui

se vendre ? Qui devra-t-elle laisser mourir en détournant le regard ? » (lignes 32-33).

- Positivement : elle se dépeint alors à travers l’évocation d’Hémon, à la première personne alors :

« Oui, j’aime Hémon, j’aime un Hémon dur et jeune ; un Hémon exigeant et fidèle, comme

moi. » (ligne 43-44).

Les trois caractéristiques d’Antigone sont ici présentes :

- la pâleur : symbole récurrent dans la pièce de la pureté : « si Hémon ne doit plus pâlir quand je

pâlis » (ligne 45),

- la solitude : « s’il ne doit plus se sentir seul au monde » (ligne 46)

- la mort : « s’il ne doit plus me croire morte » (lignes 45-46)

Antigone refuse le temps qui passe, le temps de l’attente ou le temps répétitif du quotidien

(lignes 31, 37-38, 44-45, 54, 55, 66 à 68).

Antigone agit donc au nom de la plénitude de la vie.


III - Un bonheur impossible


A - Créon et le pouvoir comme obstacle au bonheur

Créon établit une distinction entre pouvoir et bonheur. Le pouvoir est une charge. Il en parle

à travers des images (celle du bâteau, précédemment), le Prologue expliquait également qu’il avait

dû se « remonter les manches » et jouer son rôle. C’est pour lui un fardeau (cf. plus haut-).

Cependant, le pouvoir ne procure à Créon aucune forme de bonheur, ni de satisfaction - pas

même celle du devoir accompli.

Cela est d’ailleurs une défiance à l’égard du pouvoir politique : le pouvoir politique ne

semble guère capable de garantir le bonheur des hommes.

Le pouvoir permet cependant de faire régner l’ordre dans la cité.

Pour Créon, l’exercice du pouvoir s’oppose à son bonheur, puisqu’il l’oblige à se salir les

mains, à exercer une activité qu’il n’a pas choisie, le rend malheureux, l’accable tout à fait à la fin

de la pièce en raison des conséquences de ses actes.


B - Le non espoir d’Antigone et son orgueil


Le thème de l’espoir, qui implique l’attente et le temps qui passe, est associé au monde du

drame dans la pièce : rythme ternaire : « votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir » (lignes

75-76), est un écho à la réplique du choeur : « c’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir ».

Antigone n’espère pas. Elle ne le peut pas : son rôle est celui d’une héroïne tragique, sans

espoir. Elle sait. Elle ne peut dons pas attendre. Elle veut « tout, tout de suite ». La mort est donc la seule solution.

Et Antigone est orgueilleuse. Elle a ce même orgueil qu’avait son père. OEdipe, par orgueil,

ne pouvait envisager le bonheur - ni d’ailleurs le malheur humain. L’un et l’autre étaient trop

« petits » pour lui : pas à sa taille.

Démesure et orgueil : hybris, défaut d’OEdipe également.

Au fond, les rites funéraires ne sont qu’un prétexte, Créon l’a compris d’ailleurs.


Conclusion :


Synthèse : Antigone, dans cet affrontement, s’oppose non seulement à Créon, mais également à son

idée du bonheur. Elle ne veut pas acquiescer à l’ordre établi. Pour elle le bonheur est sans

compromission. Antigone dit « non ».

Antigone et Créon, c’est l’affirmation de soi qui exclut les autres, ce qui implique la

solitude, caractéristique du héros supérieur au commun des mortels.

Ouverture : Le bonheur est un juste milieu, juste équilibre en toute chose. La tragédie suppose au

contraire des destins que l’on pourrait qualifier de destins extrêmes. Le héros tragique vit par son

destin, destin auquel il ne peut échapper, quant le bonheur nécessite un recueillement et le fait

même d’échapper à un destin excessif.

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