Article « Autorité politique », Encyclopédie, Denis Diderot (1751)

Le contexte : L’Encyclopédie (1751) : projet ambitieux d'un dictionnaire universel, lancé par un libraire parisien LeBreton et sous la direction de Diderot et D’Alembert. - Au XVIIIe siècle, les Lumières càd tous les grands philosophes ou savants de l'époque apportent leur contribution, selon leur spécialité => car cette œuvre veut mettre toutes les connaissances de l’époque à disposition du peuple français + aspect engagé : réquisitoire contre la monarchie absolue. Diderot est une figure centrale et originale du XVIIIe siècle : - l'incarnation de l'esprit philosophique des Lumières grâce à l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers dont il dirige la publication. - un écrivain complexe qui touche à tous les genres littéraires et qui ne cesse d'innover, tant dans sa production théâtrale que romanesque et critique. L’Encyclopédie recense les grands combats des philosophes des Lumières : - à la lettre « a » du dictionnaire, dans l’article « Autorité politique », Diderot remet en cause la monarchie absolue : il examine la légitimité du pouvoir politique et revendique une plus grande liberté du citoyen. => il étale tous ses talents d'argumentation et se présente en orateur. Comment Diderot remet-il en cause l'autorité dans cet article de l'Encyclopédie ?

I. Une démonstration rigoureuse

a. Les outils de l'argumentation ▪ La construction « si... mais » induit un raisonnement concessif. Diderot feint de respecter le point de vue de l'adversaire pour mieux le démonter. - On trouve de nombreux connecteurs logiques : « mais », « car », « aussitôt », « en sorte que », « quelque fois », « parce que », « alors », « dont ». - On peut remarquer des phrases de transition : « dont je vais parler ». - On peut noter l'utilisation de modalisateurs : « aucun », « chaque », « toute autre autorité », « qu'on examine bien », « toujours », « nécessairement », « jamais », « point ». => ainsi, Diderot emploie différentes relations logiques pour justifier son propos. Pour expliquer, il se base sur la cause et la conséquence. Il fait de nombreuses comparaisons et des oppositions. Il illustre souvent ses propos par des exemples. ▪ Le style encyclopédique est structuré et s’appuie sur la raison et la liberté = deux dons naturels de l’espèce humaine. L’ambition de redonner au peuple son pouvoir et le droit de choisir son monarque est un humanisme propre aux Lumières.

b. L'objectivité de Diderot ▪ Afin de renforcer son argumentation, Diderot tend à objectiver son propos : - Il s'implique peu dans le texte. Ainsi, il y a peu de pronoms personnels, le ton est souvent détaché, les formules sont générales. => par le biais des pronoms personnels « il » et « on », l'auteur renvoie à l'universalité de la thèse. => le présent de l'indicatif est le temps le plus utilisé : il a une valeur de vérité générale, etd’atemporalité.

Article « Autorité politique », Encyclopédie, Denis Diderot (1751)

▪ Les phrases sont toutes déclaratives. Il y a des phrases longues et en fin de paragraphe des phrases courtes qui concluent. On perçoit la logique implacable de Diderot. - Diderot envisage tous les cas de figure : « quelquefois », « qu'on examine bien ». L'article est donc réfléchi, Diderot a bien étudié la situation. => on peut noter l'utilisation d'un « je » impartial qui analyse, qui est un intermédiaire. Ce texte soulève deux questions : - qu’est-ce que les lois naturelles et qu’impliquent-elles d’un point de vue législatif ? - qu’est-ce que l’abus de pouvoir et comment est-ce qu’il va contre ces lois ?

II. Une définition de l’autorité politique

a. Distinction entre autorité naturelle et artificielle ▪ Diderot affirme que dans la nature il n'y a pas de principe d'autorité. - La répétition du terme « droit » insiste sur le fait que l'autorité est une construction de l'Homme, elle n'est pas naturelle. /!\ Les hommes naissent libres et égaux. Il y a un droit naturel de l'Homme à être libre. => excepté la liberté, toute autre autorité est détachée de la nature : « Toute autre autorité vient d'une autre origine que la nature ». ▪ Diderot oppose autorité naturelle et autorité paternelle. - Diderot admet que la nature est à l'origine de l'autorité paternelle : « Si la nature a établi quelque autorité, c'est la puissance paternelle ». Le terme « si » montre qu'il s'agit d'une hypothèse, ce n'est pas certain. - Néanmoins, l'autorité du père est limitée. Diderot utilise le connecteur logique « mais » qui oppose à cette autorité des « bornes ». L'autorité paternelle prend fin « aussitôt que les enfants seraient en état de se conduire ». ▪ Diderot expose les deux autres sources de l'autorité : - Celle illégitime, obtenue par la force et la violence, et celle légitime, l'autorité par le consentement qui sous-entend un contrat des peuples. Ces deux autorités ne sont pas naturelles, elles sont humaines.

b. Une dénonciation de l’autorité par la force ▪ Diderot dénonce l'autorité par la force et la violence, et donc rejette les régimes autoritaires : - champ lexical de la violence : « la violence », « la force », « commande », « les plus forts », « le joug », « la loi du plus fort ». - opposition entre dominateur et opprimés : « celui qui » / « ceux qui ». Cette idée est renforcée par l'antithèse « qui commande » / « obéissent ». ▪ L'autorité par la force est contestable, car elle est illégitime. L'homme qui prend ainsi le pouvoir est un tyran. Cette autorité a des limites. Si l'homme qui a pris le contrôle perd sa force ou rencontre un homme plus fort, il est renversé. - le pouvoir acquis par la force est pour Diderot une « usurpation ». - c’est une autorité qui semble instable : « ne dure autant que », « deviennent à leur tour », « secouent », « fait » et « défait ».

Article « Autorité politique », Encyclopédie, Denis Diderot (1751)

▪ Diderot oppose à cette autorité par la force, l'autorité par le consentement : « du consentement exprès », « prince ». On passe d'un pouvoir illégitime à un pouvoir légitime. => L'autorité par le consentement a plus de force. Elle est plus juste. Elle est « utile à la société », « avantageux à la république ».

c. Le divin ▪ Argument du divin : critique religieuse purement rhétorique puisque, tout au long de sa vie, Diderot oscille entre théisme et athéisme. Dénonciation de la monarchie considérée comme hérétique car le monarque agit comme s’il était lui- même Dieu. - critique de la monarchie absolue de droit divin. Jamais Dieu n'accepterait qu'un roi s'arroge ses pouvoirs : « ne perd jamais de ses droits et ne les communique point » / « maître aussi jaloux qu'absolu ». + la présence du divin : « entièrement », « sans réserve », « maître supérieur ». Dieu est supérieur à l'Homme, car l'Homme est sa créature : « pouvoir immédiat sur la créature »=> il fustige le « véritable crime d’idolâtrie ». Aucun homme ne peut donc prétendre égaler ou dépasser Dieu. ▪ Diderot légitime l'autorité par consentement en assurant que c'est celle que Dieu valide. - La soumission totale à un autre Homme est impossible : « aucun homme n'a reçu de la nature le droit de commander aux autres ». + il affirme cette idée de manière catégorique avec l’emploi de l’article indéfini : « aucun » => Le peuple choisit le roi dans le respect de la Nature, car la Nature étant créée par Dieu si le roi respecte la Nature il respecte Dieu. ▪ Il faut donc limiter le pouvoir du souverain, car personne ne doit remplacer Dieu. L'autorité par la force est donc une insulte à Dieu, une usurpation du pouvoir et de la place de Dieu.

III. Un texte humaniste très fort qui préfigure la DUDH

  • ▪  Dans Autorité politique, Diderot énonce des arguments pas évidents pour l’époque, toutd’abord en énonçant le terme de « république » sachant que ce régime fût mis en place plus tard en 1792.

  • ▪  Autre notion : la liberté humaine : « la liberté est un présent du ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d'en jouir aussitôt qu'il en jouit de la raison ». [à savoir qu’à cette époque, en 1751, l’esclavage n’est pas encore aboli (1848)] - Diderot assure que l'Homme est libre car Dieu l'a voulu ainsi : « l'homme ne peut ni se donner entièrement et sans réserve à un autre homme, parce qu'il a un maître supérieur au-dessus de tout, à qui il appartient tout entier ». => ce texte peut ainsi être considéré comme le squelette de ce que va devenir la DéclarationUniverselle des Droits de l’Homme.


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