Terminale ES, La conflictualité sociale: pathologie, facteur de cohésion sociale ou moteur du change

Mis à jour : juin 11


Notion de première : conflit : antagonisme ouvert entre deux acteurs individuels ou collectifs dont les intérêts les positions les idées sont incompatibles.

Notions de Terminale :

- Conflits sociaux : affrontements entre plusieurs groupes sociaux antagonistes, l'objet de tout conflit étant de modifier le rapport de forces existant entre les parties.

èIl y a donc une dimension collective, une interdépendance entre les acteurs et les jeux et l’enjeu de pouvoirs sont importants.

- Mouvements sociaux

- Régulation des conflits

- Syndicats : association qui défend les intérêts professionnels de ses adhérents

Les tensions conduisent à des conflits. Le conflit peut être :

- Vecteur de changement social et peut contribuer à définir une identité, à mettre en évidence des solidarités.

- Vecteur des conflits de certains groupes sociaux souhaitant lutter contre le changement.

- Perçu comme une pathologie.

Le conflit est souvent l’occasion de mettre en place des actions collectives.

Il peut être visible mais aussi lattent, pas exprimé ou moins visible.

I. Les conflits liés au travail

A. Différentes modalités des conflits du travail

Jusqu’au début des années 1970, les conflits étaient principalement liés au travail et à l’emploi. Du XIXème aux années 1970, les conflits sociaux s’inscrivent dans la dynamique du développement capitaliste industriel qui voit émerger deux catégories distinctes : les ouvriers et les autres. Cette approche du conflit est celle de K. Marxau XIXème siècle « De toutes les classes qui, à l’heure présente, s’opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire » : le prolétariat a intérêt à obtenir l’augmentation du prix de son travail (salaire) tandis que la bourgeoisie a intérêt à augmenter son profit, ce qui engendre nécessairement des relations conflictuelles. Ce conflit devait aboutir sur une modification de la hiérarchie des pouvoirs et une disparition des classes, puisque la prise de conscience de l’exploitation des uns par les autres inciterait les individus à s’unir : le changement social naît donc de la lutte des classes. C’est ce que dit G. Grouxlorsqu’il dit que « Le conflit était porteur à plus ou moins long terme de transformations radicales voire révolutionnaires du capitalisme »et que « La grève ou le conflit au travail furent longtemps désignés comme centraux parce qu’ils renvoyaient à divers paradigmes parmi lesquels et en premier lieu le paradigme du changement social qui implique de multiples conséquences, y compris politiques ».

C’est le conflit « traditionnel », analysé à partir de trois critères :

- Les acteurs : les ouvriers et les bourgeois

- Les enjeux : meilleures conditions de vie et de travail, passant surtout par une plus forte rémunération

- Les formes d’action : la grève (légale depuis 1864, inscrite dans la Constitution en 1946) ou la manifestation.

Le mouvement ouvrier va jouer un rôle :

- Dans la modification des conditions de travail et des rémunérations

- Dans l’organisation de la production

- Dans la construction de l’État-providence

Depuis les années 1970, on observe un recul des conflits du travail. Dès les années 1960, la part des ouvriers dans la population active baisse et à partir de 1975 le nombre d’ouvriers baisse, le taux de syndicalisation aussi. Le développement de la « société salariale » des années 1960 par R. Castel(« une société dans laquelle l'identité sociale se fonde sur le travail salarié plutôt que sur la propriété ») dans laquelle le salariat est la « matrice intégratrice de la société, grâce au plein-emploi et aux droits sociaux garantis aux travailleurs salariés et à leur famille »(P. Combemale), la moyennisation des années 1970 (H. Mendras), la tertiarisation de l’économie et la chute du régime soviétique en 1989 ont également et largement affaibli le monde ouvrier et l’analyse marxiste.

Plus que d’un déclin, on peut parler d’invisibilisation du conflit : on a plutôt assisté à une pacification (cogestion…) et à une transformation du conflit lié au travail qu’à sa disparition. Comme le dit J-M Denis, « plutôt qu’à une substitution des mobilisations collectives par des formes de contestation individuelle, on observe plutôt des formes de conflit hybrides. »et X. De la Vegaajoute que « La conflictualité au travail est loin d’avoir disparu des entreprises ».Les conflits du travail n’ont pas disparu, ils mettent en évidence d’autres formes d’action que la grève qui est une forme traditionnelle d’action collective, en déclin dans les années 1980.

B. Le rôle des syndicats

Les syndicats jouent un rôle dans la régulation des conflits. Devenus légaux en 1884, ils ont joué un rôle essentiel dans la mobilisation ouvrière au XIXème et au XXème siècle. En 1968, entre 17% et 25% des salariés sont syndiqués selon La Tribune.

Les principaux syndicats en France aujourd’hui :

- La confédération française démocratique du travail (CFDT). La CFDT est un syndicat français de salariés. Elle plonge ses racines dans le syndicalisme chrétien, créé en 1919 sous le nom de confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC). La CFDT est créée en 1964 suite à une rupture idéologique au sein de la CFTC. Elle regroupait environ 623 000 adhérents en 2018, un chiffre en baisse depuis plusieurs années. Les adhérents se partagent pour moitié entre la fonction publique et le secteur privé. Au-delà des valeurs humanistes de démocratie et de solidarité, la CFDT revendique un syndicalisme d’adhérents dont la finalité est le rassemblement du plus grand nombre de salariés pour peser sur les négociations et trouver le meilleur compromis pour assurer des avancées sociales. Selon la CFDT, le syndicalisme est porteur d’une valeur d’émancipation individuelle, vers une citoyenneté renforcée.

- La confédération générale du travail (CGT). La CGT, Confédération générale du travail, est un syndicat français de salariés créé en 1895 à Limoges. Les principaux piliers étaient la fédération du livre et celle des cheminots. En 2019, 653 222 salariés sont syndiqués à la CGT, ce qui en fait la première confédération syndicale française en nombre d'adhérents.

- La confédération générale des travailleurs chrétiens (CFTC) est un syndicat de salariés français se référant lors de sa fondation en 1919 à la doctrine sociale (DSE). Depuis 1947, elle s'inspire de la morale sociale chrétienne. Une rupture est intervenue entre l'aile gauche du mouvement influencée par le marxisme et ceux qui restaient attachés aux valeurs chrétiennes. Les minoritaires décidèrent de maintenir la CFTC d'inspiration chrétienne alors que les majoritaires créèrent la (CFDT). La CFTC insiste sur le fait que la vie ne se limite pas au travail. Cette valeur est et a été à la base de nombreux combats, comme la mise en place des allocations familiales. La CFTC veut également mettre le travailleur au centre de sa vie. Elle s'affirme indépendante de tout parti et de toute organisation. Pour elle, la référence au christianisme s'entend comme attachement à la doctrine sociale chrétienne (solidarité, fraternité, justice sociale. Les adhérents ne sont pas forcément chrétiens mais se retrouvent dans les valeurs prônées par la CFTC. Ils sont au nombre de 135 000 répartis en 857 syndicats regroupés en 14 fédérations professionnelles (enseignement privé, métallurgie, collectivités territoriales, transports, télécoms, banques…).

- Force Ouvrière (FO). Née en 1895 sous l’appellation CGT, la CGT-FO est apparue sous ce sigle en 1948 à l’initiative de militant(e)s refusant l’emprise du parti communiste sur la CGT. Depuis ses origines, le principe et la pratique de l’indépendance syndicale sont au cœur de son comportement, de ses analyses, de son rôle. Cette indépendance vaut à l’égard des partis politiques, des gouvernements, de l’État, du patronat et des églises. Fondamentalement attachée aux valeurs républicaines (Liberté - Égalité - Fraternité - Laïcité), elle défend le service public et la sécurité sociale comme des structures assurant des droits égaux aux citoyens. La FO ne communique pas son nombre d'adhérents, mais il serait compris entre 200000 et 500000

- Union syndicale Solidaires(Sud). Le Groupe des Dix a été constitué en décembre 1981 par dix syndicats autonomes de mouvance « progressiste », souhaitant rester indépendants (beaucoup sont issus du refus de la scission CGT-FO de 1947). Leur objectif était de favoriser l’efficacité dans le mouvement syndical. Après plus d’une quinzaine d’années de fonctionnement informel, il se constitue officiellement en Union syndicale en janvier 1998. Il regroupe aujourd’hui plus d’une vingtaine d’organisations syndicales (essentiellement implantées dans le secteur public) dont la plupart des syndicats SUD (Solidaires Unitaires Démocratiques). Il représente plus de 65000 adhérents aujourd'hui.

Le taux de syndicalisation et leur rôle déclinent. D’après un rapport de l’OCDE en 2014, le taux de syndicalisation est passé de 19, 6% en 1960 à 7,7% en 2013. Le nombre de journées individuelles non travaillées pour faire grève dans les entreprises était de 3500 en 1975, contre moins de 250 en 2004. Cette baisse du nombre d'adhérents questionne : « Aujourd'hui, avec un taux de syndicalisation faible, c'est difficile d'avoir des négociations d'entreprise dignes de ce nom », résume M. Lallement. « La force des employeurs, en quarante ans, a été de faire disparaître les militants », explique le sociologue J-P Durand. Les employeurs les ont promus à des postes de managers ou les ont poussés vers la sortie. « Les mandats et délégations sont en partie occupés par défaut, et les salariés ne s'y retrouvent plus. Cela contribue au déséquilibre entre employeurs et salariés. La représentativité des syndicats est alors appauvrie. »

Les syndicats gardent toutefois beaucoup d’importance dans l’organisation de mouvements protestataires mais aussi dans le dialogue social : selon un tableau de DARES Analyses de 2013, 68% des entreprises de plus de 200 salariés ont négocié seulement avec des délégués syndicaux en 2011.

II. Les transformations économiques et sociales qui ont modifié les conflits du travail

A. La diminution sur le long terme des conflits liés au travail

Des causes structurelles et conjoncturelles ont largement contribué à diminuer les conflits liés au travail, comme nous l’avons déjà évoqué.

Des causes structurelles :

· La croissance des 30 glorieuses ainsi que la naissance de l’État Providence ont permis une amélioration du niveau et du mode de vie d’une partie importante de la population.

· L’augmentation de la salarisation et les facteurs qui ont favorisé la moyennisation réduisent les clivages de classe, les individus partagent des modes de vie et des modes de consommations, un statut (« jeans et barbecue pour tout le monde »H. Mendras)

· A partir de la fin des années 1980 l’effondrement des régimes communistes a contribué à ce que l’appartenance politique de la classe ouvrière soit moins homogène.

· Par ailleurs la tertiarisationcontribue également à un déclin de la part puis du nombre des ouvriers dans la population active au profit des employés.

· L’individualisation des carrières qui s’inscrit dans un phénomène plus global de montée de l’individualisme, contribue également au déclin de la mobilisation collective.

· Le comportement de passager clandestin croissant avec la montée de l’individualisme peut inciter à ne pas se mobiliser. C’est ce qu’expliquait Olsondans son ouvrage Logique de l’action collective : il explique que même si les groupes partagent des intérêts communs, ils ont tendance à ne pas se mobiliser. En effet, les individus ne veulent pas supporter les coûts de l’action collective et vont donc tous attendre des autres qu’ils se mobilisent pour supporter les avantages de cette action. C’est surtout le fait des grands groupes, puisque l’absence de l’individu se voit plus dans les plus petits groupes, que l’action collective des groupes de grande est plus coûteuse et que les bénéfices qui retombent sur chaque individu sont plus faibles. Les groupes se mobilisent grâce à des « incitations sélectives ». C’est pourquoi certaines organisations comme Greenpeace choisissent de rester en petit nombre. D’autres sociologues se sont posés la question de l’incitation à la mobilisation sociale. Par ailleurs le déclenchement d’une mobilisation peut résulter du décalage entre le « niveau d’espérance des valeurs »et « le niveau de satisfaction des attentes »d’après R.Gurr : les groupes sont capables de se mobiliser du fait d’une perception de l’évolution de leur situation moins favorable que celle des autres groupes sociaux.

Des causes plus conjoncturelles :

· La montée du chômage peut conduire les individus ayant un emploi à réduire leurs revendications (par crainte de perdre son emploi ou parce que le statut de salarié apparait comme relativement enviable par rapport à celui qui n’a pas d’emploi).

· La croissance des emplois précairesconduit également les salariés à être moins impliqués (perspective de plus court terme). Depuis les années 1980, les emplois précaires, dont la durée est déterminée dans le temps (CDD, intérim, stages), se sont développés. Ils n’assurent pas toujours une intégration suffisante à ceux qui les occupent pour plusieurs raisons :

- Ils ne permettent pas aux salariés d’être bien intégrés car leur temps au sein de l’entreprise est compté, ils vont donc peut-être moins s’investir pour cette dernière.

- Ils ne donnent pas pleinement accès à la protection sociale, pourtant essentielle pour s’intégrer à la société. R. Castelmontrait l’importance de cette protection sociale pour l’intégration des individus dansL'insécurité Sociale « Il faut rappeler avec fermeté que la protection sociale n'est pas seulement l'octroi de secours en faveur des plus démunis pour leur éviter une déchéance totale. Au sens fort du mot, elle est pour tous la condition de base pour qu'ils puissent continuer d'appartenir à une société de semblables. »

- Ils sont souvent associés à des revenus faibles et donc à une précarité de situation. En effet, le développement de ce type d’emploi a créé une nouvelle catégorie de travailleurs dans les années 1980 : les travailleurs pauvres, des personnes occupant un emploi mais vivant sous le seuil de pauvreté. S. Paugamdisait que « le phénomène de la pauvreté ne touche désormais non plus seulement les personnes éloignées du marché du travail mais aussi les salariés précaires »

R. Castelavertit cette montée du« précariat »dans La montée des incertitudes. : c’est « un sous-continent qui étend son emprise tout en demeurant fragmenté »

B. Une forme d’institutionnalisation des conflits liés au travail

La deuxième moitié du XXème siècle a été marquée par l’institutionnalisation des syndicats et des conflits sociaux. L’institutionnalisation des syndicats signifie qu’ils vont avoir une légitimité croissante auprès des pouvoirs publics, pour qui ils vont représenter l’instance avec laquelle il est possible de négocier l’arrêt d’une grève par exemple en contrepartie de mesures favorables. Leur institutionnalisation va également contribuer à réduire leur légitimité auprès des salariés (le conflit SNCF de décembre 2019 est un contre-exemple de cette évolution constatée précédemment.)

E. Neveudit dans Les Mutations de la société française« L’histoire du syndicalisme illustre en large partie ce processus d’institutionnalisation. Des organisations, au départ nées de grèves locales, se sont lentement organisées puis fait accepter par la négociation et le conflit comme les porte-paroles des salariés ».

Les conflits du travail se résolvent aujourd’hui grâce à d’autres acteurs comme la justice. On a par exemple assisté à une augmentation du nombre d’avocats en droit du travail (notamment depuis les lois Auroux de 1982), qui cherchent à résoudre les conflits entre salariés et employeurs, et les salariés en conflit avec leurs employeurs peuvent désormais se rendre aux prud’hommes.

Beaucoup de lois négociées avec les syndicats ont contribué à apaiser les conflits liés au travail :

· 1936 : conventions collectives (cogestion). Dans la nuit du 7 au 8 juin, sous la présidence de Léon Blum, des accords discutés entre syndicats ouvriers et patronaux sont signés, ils portent sur la représentation syndicale et des augmentations de salaires, mais aussi sur l’application par le patronat de lois dont les projets doivent être déposés sur le bureau de la Chambre et qui visent les contrats collectifs du travail, les congés payés et la semaine de quarante heures. Dans son édition du 13 Juin 1936, La Croix retranscrit les arguments des uns et des autres débattus à la Chambre les 11 et 12juin, ainsi que les résultats des votes. On y apprend notamment que la semaine de quarante heures est adoptée par 385 voix contre 175, les congés payés par 563 voix contre 1, et les conventions collectives par 528 voix contre 7.

· 1968 : accords de Grenelle. A la sortie de 14h de discussions avec les syndicats, George Pompidou sort et dit « J’estime que nous avons atteint un résultat de première importance et qui doit permettre la reprise du travail dans des conditions aussi rapides que le promet la technique. Je crois que les organisations syndicales souligneront le caractère très fécond de cette négociation. Puisse-t-il être fécond pour les travailleurs, puisse-t-il être fécond pour la France... »

Les principes points de l’accord de principe (jamais signé) sont :

- Une augmentation de 35 % du SMIG (salaire minimum interprofessionnel garanti) et de 10 % en moyenne, pour les autres salaires ;

- La création de la section syndicale d'entreprise.Selon La Tribune, « Mai 1968 a joué un rôle crucial dans la représentation des salariés puisque le mouvement social, avec les accords de Grenelle, permet l'entrée des sections syndicales dans l'entreprise ».

- Une réduction de la durée du travail (une réduction de deux heures par semaine pour les horaires dépassant quarante-huit heures hebdomadaires et d'une heure pour les horaires situés entre quarante-cinq heures et quarante-huit heures prévues plus tard).

· 1982 :lois Auroux « Aucun salarié ne peut être sanctionné ou licencié en raison de ses opinions politiques, de ses activités syndicales ou de ses convictions religieuses ».

Ce texte, qui a nécessité pas moins de 68 heures de débat parlementaire, renforce la protection des représentants des salariés, notamment en matière de licenciement. Il précise les moyens alloués aux délégués syndicaux

Le texte exige que :

- Un entretien préalable est obligatoire en vue d'une sanction, le salarié ayant le droit de recourir ensuite aux prud'hommes.

- Les entreprises doivent avoir un règlement intérieur.

- Les comités d'entreprise (CE), obligatoires dans les entreprises de plus de 50 salariés, sont dotés d'un financement correspondant à 0,2% de la masse salariale.

- Les employeurs à prévoir une négociation annuelle, notamment sur les salaires et l'organisation du travail. Ces négociations ne doivent toutefois pas nécessairement déboucher sur un accord.

- Soient créés dans les entreprises des comités de groupe et des délégués de site. Les conflits se sont également institutionnalisés, comme le prouvent la multiplication des ministères associés à des intérêts particuliers : un grand nombre de groupes aux revendications spécifiques sont désormais reconnus par l’ensemble de la société et travaillent avec des personnalités politiques : surtout le mouvement LGBT et le mouvement féministe.

Toutefois, tous les conflits sociaux ne sont pas pacifiés et institutionnalisés : comme le dit L. Mathieudans La Démocratie représentative « On peut remarquer une certaine tendance à la radicalisation des formes protestataires ».

III. La diversification des conflits et des mouvements sociaux

A. Analyse d’Alain Touraine (Production de la société)

Trois principes permettent de reconnaître un mouvement social d’après Alain Touraine« Je définis un mouvement social comme la combinaison d’un principe d’identité, d’un principe d’opposition et d’un principe de totalité » :

- Principe d’identité (« Définition de l’acteur par lui-même »): on identifie le groupe qui revendique (qui se bat ?) « C’est le conflit qui constitue et organise l’acteur »

- Principe d’opposition : on identifie à qui s’oppose (ce mouvement : contre qui ?) « Un mouvement ne s’organise que s’il peut nommer un adversaire »

- Principe de totalité : le mouvement agit au nom de valeurs considérées comme supérieures (quels sont les enjeux ?)

èLe mouvement ouvrier remplissait ces trois principes et a participé à des changements majeurs dans les conditions de travail, le droit du travail le droit social.

L’historicitéest un concept central dans l’œuvre de Touraine. Il la définit comme suit : « L’historicité de la société est sa capacité de produire ses orientations sociales et culturelles à partir de son activité et de donner un « sens » à ces pratiques. »C’est ce qui constitue l’objet de lutte des mouvements sociaux : ils cherchent à en contrôler l’orientation. L’historicité, c'est ainsi l'action créatrice par laquelle la société se transforme et se produit elle-même à travers la lutte et le conflit. La société produit la société : c’est lorsqu’une pratique sociale semble efficace pour le plus grand nombre d’individus qu’elle devient une norme, qui elle, contribue à mieux organiser et gérer l’ordre social. Les mouvements sociaux vont selon lui chercher à changer le système de normes et de valeurs par ce principe d’historicité.

Dans son analyse le pouvoir est aujourd’hui détenu par ce qu’il appelle « les grands appareils »(la haute fonction publique, le personnel politique).

B. Les nouveaux mouvements sociaux (NMS)

De nouvelles luttes comme les mouvements féministes, LGBT… apparaissent comme très diverses mais ont un point commun : celui de s’écarter du registre économique :

- Les revendications culturelles, identitaires, égalitaires remplacent celles relatives au partage des richesses créées.

- Les « collectifs » remplacent les syndicats et la « société civile » remplace les « travailleurs »

- La grève est remplacée par des actions visant à attirer les médias.

De la même manière, E.Neveuévoque dans Sociologie des mouvements sociauxles nouveaux mouvements sociaux, caractérisés par :

- Des nouveaux acteurs plutôt plus qualifiés, plutôt plus nombreux dans les services publics : la société civile organisée a pris une place essentielle dans la vie politique et dans les mouvements protestataires. Ce sont aujourd’hui les groupes d’intérêt qui en font partie qui travaillent avec les autorités publiques et qui organisent des mouvements protestataires. En outre, ces groupes témoignent de l’émanation de classes moyennes salariées avec un certain niveau culturel. « Les nouvelles mobilisations sociales ne s’autodéfinissent plus comme expression de classes, bien qu’il existe un poids certain des classes moyennes salariées fortement diplômées dans les NMS »Toutefois, certains mouvements restent le fait de groupes moins éduqués, plus exclus comme les groupes des « sans » : les sans-papiers, les sans-logement, les sans-emploi…

- Des nouvelles formes d’action où les media jouent un rôle majeur. Le « répertoire de l’action collective »s’est largement étendu. Ce terme attribué au sociologue américain C. Tillycorrespond à l’ensemble des moyens d’action dont les individus disposent pour faire valoir leurs intérêts et leurs revendications. Les médias occupent désormais un rôle majeur puisque c’est grâce à eux que les intérêts du groupe deviennent des problèmes sociétaux qui peuvent être mis sur l’agenda politique.

L’enjeu est aujourd’hui de « faire le buzz » en proposant des images chocs… comme peuvent le faire les organisations écologiques comme Greenpeace par exemple. A ce sujet, N. Fréourdisait que « Si on retrouve ponctuellement les banderoles de Greenpeace dans diverses manifestations, l’organisation en est rarement à l’origine et s’attache généralement plus volontiers à médiatiser une action directe symbolique qu’à « faire nombre » ».

Ainsi, un graphique de l’Observatoire de la jeunesse paru en 2010 montre que les mouvements protestataires des 18-29 ans vise plus à choquer : la part des boycotts et des manifestations sauvages a largement augmenté de 1990 à 2008.

- Des nouveaux objets : R. Inglehartévoque en particulier les combats concernant des valeurs post-matérialistes, propres à la société postindustrielle, dans La Transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées, « les valeurs post matérialistes sont à la base des nombreux mouvements sociaux nouveaux ».Les post matérialistes « accordent moins d’importance à la croissance économique et plus d’importance à la qualité non-économique de la vie ».

Toutefois, les anciens mouvements sociaux n’ont pas entièrement disparu « Nombre de traits associés au « nouveau » se retrouvent sans peine dans diverses séquences de mobilisation « anciennes ».

C. Des exemples de nouveaux mouvements sociaux

· Lemouvement des femmes :

- Avant 1960 leurs revendications sont plutôt liées aux droits politiques (ex : suffragettes)

- A partir de 1968, les revendications concernent aussi la sphère privée (égalité de statut dans la famille, droit à l’avortement...). S. Dauphindit « Dans les années 1970 et 1980 ont été créés, dans la plupart des pays occidentaux, des institutions gouvernementales et administratives en charge de politiques spécifiques à l’attention des femmes ».

- A partir des années 1980, les revendications vont concerner également la sphère du travail (égalité salariale, parité hommes-femmes dans certaines instances).

- Le mouvement n’est pas strictement associé à une catégorie sociale, les clivages de classes disparaissent dans cette lutte sociale.

· Le mouvement altermondialiste(cf fiche) :

- Il nait d’une opposition à la mondialisation telle qu’elle se présentait au début des années 1990.

- Ce mouvement est présent dans plusieurs pays, il s’oppose à des institutions du type banque mondiale, FMI, il s’associe à certaines ONG.

- Il a des revendications très diverses, qui concernent généralement des valeurs : la question du travail des enfants, la protection de l’environnement, l’accroissement des inégalités entre pays...

- Il est très hétérogène, certains mouvements ont des actions très radicales, certains vont mettre en avant l’expertise de certains membres spécialistes d’une question.

- Les actions cherchent à être visibles, les media jouent un rôle important dans le relais de leurs idées blocage de sites comme (Davos par exemple).

- Certaines FMN vont modifier leurs comportements en fonction des actions relayées par le mouvement (Nike par exemple).

IV. Les NMS les plus récents sont-ils réellement nouveaux ?

A. Nouveaux acteurs, nouveaux enjeux, nouvelles formes d’actions

Selon E. Neveu, on assiste à une nouvelle forme de nouveaux mouvements sociaux depuis 1990.

· Quelques nouveautés :

- Alors que les syndicats avaient perdu leur importance dans l’organisation des nouveaux sociaux, on a assisté à une réinstitutionnalisation des nouveaux mouvements sociaux au XXIème siècle « Une part des nouveaux mouvements sociaux ont connu des processus d’institutionnalisation avancés comme l’écologisme ». On a assisté au nouvel essor de syndicats comme Sud ou la CGT notamment depuis la crise des Gilets Jaunes.

- Nouveaux mouvements des « sans »

- Les mouvements actuels manifestent une attention explicite au jeu de confiscation du pouvoir par une minorité dirigeante.

- Surreprésentation des catégories jeunes fortement diplômées, poids plus important du secteur public et des « intellectuels précaires », s’accompagnant d’un dialogue plus étroit entre militants, chercheurs et politiques par le lobbying notamment.

Quelques similarités avec les NMS déjà existants et les anciens mouvements sociaux:

- Les NMS qu’ils soient anciens ou nouveaux représentent un ensemble très hétérogène ce qui remet en cause le terme lui-même.

- Quelques contestations du début du XXème siècle pourraient aujourd’hui être considérées comme des nouvelles protestations, avec des causes plus qualitatives. Il prend l’exemple de la journée de travail de 8h demandée par le mouvement ouvrier au début du siècle.

B. Certains conflits freinent le changement social

Certains conflits sociaux portés par des groupes d’intérêt vont chercher à freiner le changement social, souvent en s’opposant à un projet de loi. Ce sont des mouvements qui ne portent pas de projet de société alternatif mais veulent la garder comme telle.

Des exemples concrets :

- Le groupe « Sens Commun » s’est opposé à tous les projets de loi « progressistes » : le mariage pour tous en 2013, contre la PMA et la GPA…

- Manifestations contre les réformes de retraite en 1995 et 2019.

- Mobilisation contre la PACS en 1999

- Certains artisans se sont élevés contre le progrès technique dans certains secteurs d'activités au XIXe siècle

èBeaucoup de ces groupes peuvent être rassemblés dans les NIMBY (« Not in my backyard », « Pas dans mon jardin »), qui ne rejettent pas forcément l’idée en elle-même mais le lieu géographique dans lequel elle peut se développer. C’est le cas des usines, des routes, et camps de migrants installés dans les quartiers aisés qui sont souvent rejetés vers d’autres zones plus populaires.

V. Le conflit social : facteur de cohésion sociale ou révélatrice d’un défaut d’intégration ?

A. Les conflits peuvent amener le changement social et favoriser l’intégration sociale

Ce sont d’abord les conflits du travail de la société industrielle qui ont été facteur de changement social. Dans la société du début du XXème siècle, influencée par les idéaux marxistes (la lutte des classes est le moteur du changement social), les conflits du travail opposent les ouvriers à leurs employeurs. En 1936, les occupations d’usines et les grèves débouchent sur des victoires importantes : semaine de 40h, instauration des congés payés, des conventions collectives…

Les nouveaux mouvements sociaux ont aussi largement contribué à définir de nouveaux droits et formes juridiques (PACS, droit au logement et à la contraception, protection de l’environnement…), de nouvelles formes sociales (hausse des divorces, comportement écoresponsables…) et à changer les valeurs (tolérance à l’égard du divorce, de l’homosexualité…).

Encore aujourd’hui, le conflit n’est pas l’absence de relations sociales mais un type de relations sociales, il faut donc réinterpréter la lutte des exclus.

Le conflit crée du lien :

· Entre les personnes qui se mobilisent :

- Ils se mobilisent pour un enjeu commun et entretiennent des relations plus ou moins personnelles. Nouer des liens autour de revendications est une source de réaffirmation de l’identité sociale. Le groupe devient un véritable collectif et peut naître un sentiment d’appartenance.

- G. Simmelconsidérait même le conflit comme un facteur de socialisation et d’intégration sociale puisqu’il contribue en effet à créer l’identité sociale des individus. A l'instar de G. Simmel, L. Cosersoutenait que le conflit peut servir à renforcer la cohésion d'un groupe peu structuré. Dans une société instable, le conflit avec une autre société (conflit « intergroupal ») peut avoir pour effet de reconstituer les liens sociaux et de favoriser l'intégration. Dans Les Fonctions du conflit social, il dit « Les groupes qui ne sont pas continuellement en lutte avec l’extérieur exigent de leurs membres un engagement moins total et une structure plus souple. Les multiples conflits internes qu’ils tolèrent peuvent à leur tour exercer un effet équilibrant et stabilisant sur la structure. »

· Entre les groupes antagonistes :

- Le conflit induit une volonté de résolution du conflit.« Le conflit est déjà la résolution de tensions entre les contraires ; le fait qu’il vise la paix n’est qu’une expression parmi d’autres, particulièrement évidente, du fait qu’il est une synthèse d’éléments, un contre autrui qu’il faut ranger avec un pour autrui sous un seul concept supérieur ». G. Simmel. Le conflit, est donc créateur et non destructeur.

- La prise en compte des revendications du groupe opposé lors de la résolution du conflit contribue à renforcer la cohésion sociale en réaffirmant les liens entre les individus de différents groupes. M. Parker Follettdisait que les conflits n’étaient pas à éviter, mais au contraire à externaliser pour deux raisons. D’abord, parce que la répression des conflits les condamne à rester intérieurs, ce qui est plus dangereux. D’autre part, parce que l’externalisation du conflit permet de le résoudre en passant du « pouvoir contre » au « pouvoir avec »., de l‘état de domination à l’état de coopération. Ce processus est le processus d’intégrationdu conflit (différent du compromis et de la domination), qui consiste à faire preuve de créativité pour résoudre le conflit en intégrant les différences qu’il a mis en évidence et à en faire quelque chose de nouveau. C’est aussi que disait Durkheim dans De la division du travail social.

B. Le conflit social peut également être vu comme un défaut d’intégration

Selon Durkheim, il faut qu’il y ait une rupture de tendance pour qu’un phénomène soit considéré comme pathologique, la norme est qu’une proportion constante de comportements déviants soit observée.

Selon lui, la division du travail a permis la distribution des différents rôles dans la société. Il la voit comme quelque chose de bon, fondateur du lien social, de la solidarité et de la stabilité. Le maintien du lien social passe par le respect de règles collectives et des relations professionnelles régulées. Le problème est que le travail qu’occupent les individus n’est pas toujours celui qu’ils auraient aimé avoir : comme il le dit dans De la division du travail social, « la distribution des fonctions libérales sur laquelle elle repose ne répond pas, ou plutôt ne répond plus à la distribution des talents naturels ».

De là vient le conflit, qui est donc l’illustration d’une rupture dans la société entre ceux qui gagnent et ceux qui perdent avec a division du travail et qui imduit donc une différence d’intégration sociale au travail. « Les classes inférieures, n’étant pas ou n’étant plus satisfaites du rôle qui leur est dévoué par la coutume ou par la loi, aspirent aux fonctions qui leur sont interdites et cherchent à en déposséder ceux qui les exercent. Cet espace, ouvert aux tâtonnements et à la délibération, peut créer un état pathologique ».Durkheim dénonce surtout les taches à répétition issues du système tayloriste.

Certaines émeutes urbaines, par exemple celles de 2005, peuvent mettre en évidence cette rupture du lien social. F. Dubet, qui avait écrit en 1987 La galère, a évoqué la« rage »des ces jeunes de banlieue.« Je ne pense pas qu’ils aient mis le feu aux écoles comme symbole de la République, mais plutôt comme symbole de la machine qui vous aspire pour vous expulser, la machine qui vous avale et qui vous refoule. »

Cette rage est surtout le fait de la difficile insertion sur le monde du travail pour les jeunes de banlieue et leur faible politisation qui les exclut de la vie publique : il existe encore un Cens Caché selonD. Gaxie.

Conclusion :Les mouvements sociaux ont connu des évolutions notables au cours du XXe siècle, ils se sont institutionnalisés, leurs objets et leurs modes d’action se sont diversifiés.

Cependant les NMS n’ont pas supprimés les mouvements traditionnels, les conflits liés au travail existent toujours même s’ils ont décliné dans un premier temps, le mouvement social de décembre à la SNCF en est un exemple : la forme d’action reste traditionnelle (grève).

Les NMS concernent aussi la sphère du travail. Les enjeux se sont diversifiés mais les objets de revendication restent pour certains matériels, même s’ils ne sont pas liés strictement au travail (les gilets jaunes par exemple), les deux types de mouvement coexistent, la mobilisation autour du climat associe des revendications en termes de valeurs et des revendication plus matérielles.

Enfin les conflits peuvent être perçus comme facteur de liens sociaux ou au contraire comme une rupture du lien.

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