CORRESPONDANCES, in Spleen et Idéal, Baudelaire


CORRESPONDANCES, in Spleen et Idéal


Baudelaire a trouvé ce mot “correspondance” chez Swedenborg, philosophe suédois du XVIIIème et chez Balzac qui reprend cette pensée. Ce mot désigne le principe de l’analogie universelle . Il apparaît chez Platon pour qui les réalités matérielles ou sensibles ne sont que le reflet d’un monde spirituel . Cette notion d’analogie est la base de la pensée mystique et idéaliste .

Quatrième poème des Fleurs du Mal, “Correspondances” succède à deux textes évoquant la condition malheureuse du poète . Maudit par sa mère dans “Bénédiction”, exilé sur la terre et rejeté par les hommes dans “ L’Albatros”, le poète se voit justifié dans sa vocation par les deux poèmes suivants : “Élévation” qui révèle son génie, car il est seul capable de comprendre “le langage des fleurs et des choses muettes” et “Correspondances” qui présente le poète comme le médiateur entre la nature et les hommes . Ce sonnet est le véritable texte inaugural du recueil car il expose une nouvelle conception de la poésie fondée sur les correspondances .

Plan


I - Correspondances verticales v. 1 à 4


II - Correspondances horizontales (entre les différentes sensations) ou synesthésies,

v. 5 à 10

III- Prolongement de l’expérience sensuelle en extase spirituelle


I - Selon le philosophe suédois Swedenborg ,dont l'influence est très nette chez Baudelaire, “ l’homme intérieur est le ciel sous sa petite forme” et “le ciel est un grand homme”. En vertu de cette analogie, l’homme pourra donc connaître l’univers mais aussi découvrir en lui son appartenance au monde spirituel. Ainsi, dans ce texte, le poète peut comprendre la nature parce qu’elle s’apparente à l’être humain : les arbres sont de “vivants piliers”,v.1, qui prononcent de “ confuses paroles”, v.2 . L’expression “forêts de symboles” est doublement intéressante, car les arbres appartiennent à la fois au monde terrestre ( enracinés dans la terre) et au monde spirituel (ils se dressent vers le ciel) .D’autre part, l’allusion aux ”forêts” réputées pour être denses et obscures, montre que ces symboles sont nombreux et mystérieux.

Mais il perçoit encore dans l’unité de ses sensations (thème des correspondances horizontales) l’unité même de l’univers dont elles ne sont que le reflet sensible :

“ Dans une ténébreuse et profonde unité “(v.6)

En fait, le système de correspondances verticales repose sur une philosophie spiritualiste. Baudelaire distingue en effet deux plans de réalité : le naturel, c’est à dire la matière qui n’est qu’apparence et le spirituel, c'est à dire la réalité profonde, celle des causes premières à l’origine de l’univers. Par les symboles, signes matériels, concrets, fournis par la nature et porteurs d’une signification abstraite, le poète pourra appréhender la réalité supérieure, spirituelle. Cette tâche est réservée au poète car l’homme, lui, ne fait que “passe(r) à travers des forêts de symboles”, v. 3, sans chercher à en comprendre le sens. Seul celui qui est capable de déchiffrer les symboles pourra interpréter les signes mystérieux : “confuses paroles”, v.2, “ténébreuse...unité”, v. 6, que lui envoie la nature.

II- Ce sonnet synthétise remarquablement la théorie de synesthésies dans le deuxième quatrain.

Observez la richesse des sonorités, leurs analogies, leurs unités:

● v. 5 : 3 consonnes régulières dans ce vers : K, D, L,(orthographe phonétique)

“Comme de longs échos qui de loin se confondent”

K D L K K D L K D

Il y a ici effet d’harmonie imitative. C’est que Baudelaire exprime par ces procédés sonores sa perception des synesthésies et de l’unité de l’univers

● v. 6: reprise consonantique (des consonnes) ici aussi: ténébreuse et profonde et reprise vocalique en é: ténébreuse, unité : assonance et allitération choisies et régulières

● v. 7: thématique de la dualité baudelairienne dans une comparaison symétrique avec “comme “ dans chaque hémistiche qui accompagne deux termes opposés: “nuit” et “clarté” .

● *v. 8 : c’est là la pure synthèse de la théorie des correspondances dans ce vers resté célèbre (à vos mémoires!):

“les parfums,les couleurs et les sons se répondent” :

é é zé lé s on s on

illustration de la théorie à partir des parfums ( si importants pour Baudelaire) . Observez les harmonies sonores en “é” et en sifflantes (s,z) et en “on”

● v. 9 :les parfums sont d’abord assimilés à des impressions tactiles:

“frais comme des chairs d’enfants”, puis à des sons, “doux comme les hautbois”,v. 9, et enfin confondus à des impressions visuelles, “verts comme les prairies”, v. 10 Ces diverses sensation se correspondent car elles renvoient toutes à une même notion morale, la pureté . cf.” Moesta et Errabunda”, in “Spleen et Idéal” qui évoque “ le vert paradis des âmes enfantines” v. 17

III- Prolongement dans le spirituel

Baudelaire oppose aux parfums précédents, “les parfums corrompus, riches et triomphants”. “Corrompu”, signifie que ces parfums sont constitués de différents éléments, en opposition aux parfums purs, d’où le terme “riche” . Le terme “triomphant témoigne des préférences baudelairiennes et du pouvoir de ces parfums, pouvoir de suggestion . L’ambre, le musc, le benjoin, l’encens sont des parfums exotiques, leur faculté de propagation semble illimitée, et leur donne “l’expansion (diérèse : ex-pan-si-on, traduit par son effet d’allongement le pouvoir de dilatation des parfums)) des choses infinies” v. 12 . Les parfums qui s'élèvent amènent le poète à rêver à des réalités supérieures. Cette expansion devient exaltation et l’ivresse sensuelle aboutit à l’extase spirituelle.

● v. 14 : ce mouvement d’extase est rendu par l'équilibre parfait de l’alexandrin: c’est un tétramètre: “qui chantent/ les transports/ de l’esprit/ et des sens” . Ajoutons les assonances en voyelles nasalisées “an” dans “chantent”, “ transports” et “sens” et les harmonies consonantiques “spr” dans “transports” et “esprit”.

Conclusion:

Par ce sonnet célèbre, Baudelaire livre dans une profonde harmonie des sons, des sonorités,sa conception de la poésie, sa nature et sa fonction. Les correspondances donnent accès à une connaissance mystique du monde, c’est à dire à la connaissances de ses mystères par une démarche intuitive et analogique et non rationnelle et logique. La

théorie des correspondances influence de manière décisive l’évolution de la poésie . En cherchant le sens caché derrière les apparences sensibles et matérielles, elle ouvre la voie à la poésie symboliste qui ne voit dans le réel que le reflet d’une réalité supérieure .

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