Ecriture poétique et quête de sens

Ecriture poétique et quête de sens Durant de nombreux siècles, la poésie s’est souvent confondue avec le simple vers. Cependant, elle est plus que cela. Même si le genre poétique a connu de nombreuses évolutions au cours des époques et s’est affranchie deslois conventionnelles de la poésie, elle ne s’en est pas pour autant totalement détaché. La poésie est un discours sur le monde et sur l’Homme, un témoignage de l’Histoire.

I/Les règles de versification Qu’est ce que la versification? La versification regroupe toutes les règles techniques de construction des vers en poésie. Les poètes pensent que le son et le rythme permettent de donner du sens à leurs oeuvres. La poésie est faite pour transporter le lecteur et pour être récitée. a. Le vers et ses caractéristiques principales • La mesure du vers La mesure du vers en poésie dépend du nombre de syllabes de celui-ci. Cependant, quelques éléments influent sur le découpage des syllabes: -Le -e muet (ou -e caduc). Il est présent en fin de vers même lorsqu’il est suivi d’une marque plurielle. On letrouve également devant un mot commençant par une voyelle ou un -h. -La diérèse. Elle découpe deux voyelles qui se suivent . Elle se rencontre notamment avec les sons i, u et ou (Exemple: li/on) -La synérèse. Elle compte pour une seule syllabe deux voyelles voisines (Exemple: hier). On distingue alors plusieurs types de vers, souvent pairs. 5: pentasyllabe 6 : hexasyllabe 7 : heptasyllabe 8 : octosyllabe 9: ennéasyllabe 10 : décasyllabe 11 : hendécasyllabe 12 : alexandrin • Accentuation du vers On distingue deux types de vers : les vers simples (inférieurs à 8 syllabes) et les vers complexes (plus de huit syllabes). Tous ces vers ont un accent prononcé sur la dernière syllabe. Seulement les vers complexes disposentd’une deuxième syllabe accentuée. Il est sur la 4eme pour le décasyllabe et sur la 6eme pour l’alexandrin.Ce deuxième accent marque l’emplacement de la césure qui sépare le vers en deux hémistiches qui sont égaux ouinégaux. Dans un vers simple et dans chaque hémistiche d’un vers complexe, on remarque un accent mobile ditaccent secondaire ou flottant. Sa place indique la coupe. Sa place est très variable, il marque en général ladernière syllabe d’un groupe de mot cohérent et autonome. b. Les effets de rythme La fin d’un vers est souvent elle-même la fin d’une phrase ou d’un groupe de mots cohérent. Un enjambementpeut cependant briser cette cohérence du groupe de mot. Celui-ci permet alors un nouveau modèle de rythmiqueau sein du vers. L’enjambement peut permettre de mettre en valeur des groupes de mots particuliers. On a aussi le rejet qui est une variante de l’enjambement. Il rejette un élément dans la continuité du vers précédent, à l’autre vers. Il crée une rupture du rythme du vers et met en avant le mot rejeté. Enfin, on a le contre-rejet qui implique le procédé inverse du rejet. En effet, un verbe vient terminer le vers qui est ensuite repris par le vers suivant. Cela crée encore une fois une rupture du rythme. c. La rime Il existe différentes qualités de rimes, celles-ci dépendent du nombre de son que réunit la rime à la fin du vers. Une rime pauvre est une rime qui contient un seul son. Une rime suffisante en contient deux et une riche en a trois ou plus. Les rimes sont également disposées de manière spécifique afin d’appuyer l’aspect musical dupoème. On compte des rimes plates (AABB), des rimes croisées (ABAB), des rimes embrassées (ABBA), des tripartites (AABCCB) ou encore des serpentines (AABBCCBB). Ces mêmes rimes disposent de règles decomposition afin de respecter la structure et la forme d’un poème académique. Celles-ci doivent respecter la loid’alternance consistant à alterner rime féminine et masculine. Ensuite la règle de liaison supposée énonce quedeux mots ne peuvent pas rimer entre eux si l’un se termine par une voyelle et l’autre par une consonne muette. d. La strophe Une strophe constitue une unité du poème. Elle a à la fois une fonction sémantique et grammaticale. La strophepermet d’organiser un poème et d’établir des structures et formes types. Sa cohérence peut être mise en valeur par l’enchaînement des rimes au sein de celle-ci, c’est à dire que les rimes se répondent dans le cadre de lastrophe. Cependant, la strophe connaîtra notamment de nombreuses ré-invention à partir du XIXème siècle,période dans laquelle on assiste à la création d’enjambements strophiques. Le nom de la strophe dépend du nombre de vers qu’elle comporte. 2 : distique 3 : tercet 4 : quatrain 5 : quintil 6 : sizain 8 : huitain 9 : neuvain 1 : monostiche

II/ Le poème à forme fixe a. Formes médiévales Vers la fin du Moyen-Âge, on assiste à la naissance de nombreux genres poétiques qui s’inscriront au fil de l’Histoire comme des formes phares de la poésie. Ces formes sont souvent inspirées de la danse et du chant, principales formes de distraction de l’époque. On distingue de cette manière quatre types de poèmes classiques:-La ballade, constituée de trois strophes (huitains ou dizains) et qui se finit d’un envoi (demi-strophe). Celle-ci est souvent marquée par le registre lyrique et ses nombreuses références à la courtoisie. Elle peut néanmoins intégrer le registre polémique avec la critique de la politique et de la religion. -Le chant royal, une forme inspirée de la ballade. Celui-ci fait souvent l’éloge de membres de la famille royal sous forme de chant. C’est un poème à forme fixe, qui reste cependant plus long que la ballade dont il s’inspirefortement. -Le rondeau, lui aussi inspiré des chants et danses du Moyen-Age. Il est composé de trois strophes à la métrique libre. -Le virelai, avant le nom d’une danse, il devient le nom d’une forme de poésie. C’est lui aussi un poème à forme fixe. b. Le sonnet A partir du XVIème siècle, les poètes rejettent les formes poétiques du Moyen-Âge au profit de nouvelles formesplus modernes et adaptées à l’époque. Le sonnet devient ainsi la forme poétique la plus connue et répandue.Encore au XXIème siècle, des poètes jouent avec cette forme. Un sonnet en constitué de quatorze vers organisés en deux quatrains et deux tercets. Il est majoritairement écrit en alexandrins, vers noble. On y retrouveprincipalement des rimes embrassées et d’un sizain. c. Autres formes poétiques Ils existent de nombreuses autres formes poétiques fixes. Leur structure n’est pas forcément identique de l’un à l’autre. Il existe ainsi l’ode, l’élégie, le madrigal, le blason, le pantoum malais, etc. Ces poèmes exigent du poète un strict respect de leurs règles de construction.

III/ La libération formelle a. Libération du vers La libération du vers est pour la première fois amorcée par les poètes romantiques, et plus particulièrement parVictor Hugo. Ce mouvement se poursuit avec l’invention formelle du vers libéré. Le vers libéré reprend lesprincipes fondamentaux du vers traditionnel, mais ne respecte pas la règle de la scansion classique. Les rimessont également revisitées. La libération marque une nouvelle étape dans l’affranchissement des règles. Ces innovations se basent sur des jeux sonores; d’assonances et d'allitération en faisant de plus en plus d’expériencessyntaxiques (sauts à la ligne). Le verset est donc considéré comme une autre évolution du vers libre.

Un verset désigne une forme qui excède les limites du vers, jusqu’à former un paragraphe entier. Il a également une origine religieuse (Bible, Coran). b. Libération du poème Le mouvement d’affranchissement du vers déteint par la suite sur le poème dans son ensemble, il est à son tour totalement revisité. C’est la naissance des poèmes en prose pour la première fois mis en lumière par Baudelaire. Cependant leur créateur est Aloysius Bertrand dans son recueil Gaspard de la nuit (1842). Ces poèmes ne comportent ni de rimes ni de vers mais sont plus particulièrement caractérisés par les jeux de son, de rythmes etd’images, caractéristiques de l’écriture poétique. Il se démarque cependant de la prose poétique, née à l’âgeclassique avec Fénelon et Rousseau. Bien que celle-ci emprunte par moment les images et le rythme de la poésie. Elle apparaît le plus souvent dans les textes narratifs et argumentatifs.

IV/ La poésie en quête de sens a. La poésie lyrique, le poète qui chante le monde La poésie lyrique, sensée être accompagnée à la lyre, quitte son héritage musical à partir du XVIème. Cependant, on garde une partie de cet héritage musical dans les figures utilisées et le rythme global du poème. Le poème lyrique est le plus souvent écrit à la 1ere personne et insiste sur les sentiments personnels du locuteur. Ces poèmes sont marqués par la subjectivité. Le destinataire est souvent exprimé à la deuxième personne. La poésie lyrique est donc un véritable dialogue entre le poète et le destinataire. La poésie lyrique, dès le Moyen-Age, a pour but d’exprimer des sentiments personnels. Les thèmes privilégiés sont donc l’amour, la mort, letemps qui passe, la nostalgie et la solitude. A travers cette focalisation sur l’individu, le poète s’ouvre au monde, c’est la singularité d’un regard du monde. b. La poésie engagée, le poète prend parti dans le monde Dans la poésie engagée, le poète met son art au service d’une cause politique, morale ou sociale. De cettemanière, ils défendent, dénoncent et révèlent pour éveiller les consciences et faire avancer le monde. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les poètes surréalistes comme Aragon, Eluard, Char et Desnos dénoncentl’occupation allemande et exhortent les compatriotes à la résistance. c. La poésie didactique, le poète explique le monde La poésie didactique a pour mission de délivrer un message, une morale. La fable est, par exemple, une forme depoésie didactique. La poésie est mise au service de l’édification morale. La poésie didactique peut également êtrephilosophique et scientifique. Son objet peut être la poésie elle-même, elle peut inviter à définir de nouveauxprincipes. C’est le cas de Art Poétique de Boileau (1674). On note aussi ces vers de Verlaine: “De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l’Impair”

V/ La poésie à travers l’Histoire • L’Antiquité, l’origine de la poésie La poésie naît dans l’Antiquité grecque. A cette époque, la poésie n’est pas clairement définie. Cependant, ellereste présente et le vers est patronné par la Muse Erato et les dieux Apollon et Dionysos. La poésie est transmise par des aèdes (chanteur-conteurs) accompagnés de musique. Dès sa naissance, la poésie est fortement reliée à la musique et au chant, expliquant les nombreux jeux de rythmes dans sa structure initiale et intemporelle. A cetteépoque, on distingue deux grandes veines poétiques : la paix et l’harmonie apollinienne puis celle de la fureurdionysiaque. Homère est considéré comme le meilleur représentant de la poésie grecque de l’époque, notamment grâce à ses épopées et sa poésie épique. Dans L'Iliade et L’Odyssée, il chante les combats des héros de la guerre de Troie et le périple d’Ulysse pour regagner Ithaque. Sappho affirme également son style poétique à l’époque et est considéré comme le penchant féminin d’Homère. Ses textes sont fortement marqués par le lyrisme et lapassion amoureuse. Dans bon nombre de ses oeuvres, il s’attachera à décrire des amours homosexuelles ce qui lui vaudra au fil de l’histoire une réputation sulfureuse. Pindare se fera, de son côté, connaître grâce à sa poésiemarquée de puissantes images comme dans ses Odes. Concernant la littérature latine, Virgile continu dans les traces d’Homère avec L’Enéide. Le projet de cet immense poème est de conter l’ensemble de l’histoire de la fondation de Rome. On remarque également l’arrivéede poètes élégiaques comme Catulle et Tibule proposent une vision pessimiste de l’amour en mettant en valeurles souffrances que celui-ci provoque. Œuvres: -L'Enéide, Virgile -L’Iliade et L’Odyssée, Homère -A une femme aimée, Sappho -La Théogonie, Hésiode -Olympiques, Pindare

Le Moyen-âge, constitution de la poésie comme un genre Il est difficile de distinguer les différents types de poésie au Moyen-Âge étant donné que la plupart des écrits sont en vers. Elle se confond dans un premier temps avec le roman, le fabliau et la chanson. Elle s’établit comme un genre à part entière au XIIème siècle, servant principalement à l’expression du sentiment amoureux et à lacourtoisie. En parallèle de la poésie lyrique, des poètes tels que Rutebeuf créent la poésie réaliste souvent à visée satirique. Le XIVème siècle est l’âge d’or de la poésie lyrique médiévale sous l’influence de Guillaume de Machaut. C’est à cette époque que naissent le rondeau, le virelai et la ballade. Le lyrisme en poésie se poursuit au XVème siècle avec Charles d’Orléans et François Villon. C’est aussi à cette époque que la poésie s’orientvers le formalisme et la rhétorique sous forme de jeu. Ceux-ci sont appelés les grands rhétoriqueurs. La poésieutilise aussi de fin’amor afin de mettre en valeur le lyrisme de ses textes. Elle crée ainsi des tableaux saisissantsde l’amour et des portraits satiriques. Quant à la fonction du poète au Moyen-Age, elle est très large. Créée par un ensemble de poètes et de musiciens,elle n’aurait pas pu voir le jour sans le public aristocratique de l’époque. Les premiers poètes sont des poètes itinérants, c’est à dire des poètes de cour. Ceux-ci chantent et déclament leurs œuvres et vont de château en château, rémunérés par un mécène. Certains poète sont des seigneurs. Cette variété sociologique est constatée dans les différentes œuvres. Aux XIIème et XIIIème siècles on voit naître les figures du troubadour et dutrouvère. Le troubadour naît dans le sud de la France et écrit en langue d’oc. Il chante plus particulièrement les bienfaits de l’amour et de la courtoisie. Les troubadours les plus célèbres sont Guillaume de Poitiers et Bernard de Ventadour. Le trouvère naît dans le nord de la France et retranscrit le travail lyrique des troubadours et langued’oïl. Le plus connu d’entre eux est Thibaut de Champagne. A la fin du Moyen-Âge, on observe la mêmediversité sociale autour de la poésie. Elle regroupe ainsi des seigneurs (Charles d’Orléans), des clercs (Guillaumede Machaut), des voyous (François Villon). François Villon est un poète inclassable, car s'essayant à tous lesgenres. Sa jeunesse est marquée par les fêtes et enchaîne meurtres et cambriolages. Il se voit obligé de s’enfuirmais finit tout de même en prison. Il ne trouve pas sa place à la cour des grands seigneurs mais malgré tout son oeuvre connaît un succès retentissant. Son texte Le Testament passera notamment pour le plus beau recueil de poèmes du Moyen-Age. Il y aborde des thèmes comme l’injustice, la fuite du temps, la sagesse et la mort. Son poème “Ballades des Dames du temps jadis” sera mis en musique par Brassens. Oeuvres: -Lai des deux amants, Marie de France -La métamorphose de renart, Rutebeuf -Moi, Christine, qui ai pleuré, Christine de Pisan -Pour vivre joliment, Guillaume de Machaut -Le Testament, François Villon

Le XVIème siècle, renaissance de la poésie La poésie au XVIème naît sous les grands rhétoriqueurs qui s’appuient sur un travail soigné de la versification. Ils enrichissent la forme poétiques en créant des rimes complexes et en remettant au goût du jour l’usage del’alexandrin. Ils vont même jusqu’à ré-inventer les strophes. Dans la suite du siècle, les poètes vont pourtant préférer une poésie plus sincère. De cette manière, Clément Marot reprend les principes instaurés par les grands rhétoriqueurs tout en donnant à sa poésie des accents lyriques qui dépassent les simples jeux de courtoisie. Lerenouveau poétique est suivi de près par les auteurs de l’école lyonnaise qui s’inspirent de la poésie italienne. Ilsprennent plus particulièrement le style de Pétrarque et usent beaucoup du sonnet. Ses plus grands représentantssont Maurice Scève et Louise Labé. L’école poétique la plus importante du siècle reste tout de même La Pléiade,un groupe de poètes formé de Ronsard et du Bellay. Ceux-ci veulent ré-inventer la langue française tout en s’inspirant des valeurs nobles des langues antiques comme le latin. Pour arriver à leurs fins, ils s’inspirent plus particulièrement de l’hymne et de l’ode. Ils s’attardent aussi sur les nouvelles formes comme le sonnet mais s’oppose à sa virtuosité. Afin de recréer la langue française, ils cherchent à enrichir la rime au nom de la Beauté, un idéal platonicien. Le XVIème siècle est également troublé par les guerres de Religion qui donne à la poésieun aspect engagé. C’est pourquoi Ronsard écrit Discours des misères de ce temps (1562), Ce livre en verscritique le protestantisme. Agrippa d’Aubigné, un protestant, lui répondra dans Tragiques (1577-1616), recueil qui renouvelle notamment la poésie épique française. A cause de cette même violence, la poésie lyrique prend unnouveau visage, hantée par l’idée de la mort. Jean de Sponde s’appuie sur cette période instable pour écrire lespremiers poèmes baroques qui naissent donc dans une époque sombre et pessimiste. La fonction change petit à petit lors de ce siècle, les grands rhétoriqueurs restent des poètes de cour. Ilss’attachent alors à glorifier les princes. Pour eux, la poésie est un métier, l’art se confond par conséquent avec la technique. A l’opposé de cette vision, les poètes de la Pléiades se considèrent comme des élus. Leur art est undon du ciel et leur permet d’accéder à des vérités que seuls eux peuvent voir, leur rôle est donc de guider le peuple. L’inspiration du poète vient du furor poeticus, un concept défini pour la première fois par Platon : le poète est possédé par une voix qui le transcende et il doit la diffuser. Notons que PLaton a joué un rôle trèsimportant à l’époque par les valeurs humanistes qu’il diffusait à son époque. Cependant, le don ne suffit pas etseul le travail acharné du poète peut amener à la création d’une véritable oeuvre d’art. C’est ce que que du Bellayaffirme en 1549 dans Défense et Illustration de la langue française, considéré comme le manifeste de la Pléiade. Oeuvres: -Psaumes, Clément Marot -Odes, Pierre Ronsard -Les Regrets, Joachim du Bellay -Les Tragiques, Agrippa d’Aubigné-Sonnets, Etienne de la Boétie

Le XVIIème siècle, diversité poétique A cette époque c’est la naissance de la poésie baroque. En effet, au XVIIème siècle la poésie prend des chemins différents. Elle est notamment présente dans les salons mondains où elle est plus légère. La poésie baroqueprivilégie les effets de langage, l’ornementation du style, les figures et images, la sensualité, les thèmes del’illusion et du mensonge. Théophile de Viau et Pierre Marboeuf s’inscrive dans ce courant poétique. Théophile de Viau écrira, pour justifier son esthétique : “Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints”. La veinesatirique de la poésie est plus particulièrement exploitée par Mathurin Régnier et Paul Scarron qui utilisent la moquerie pour arriver leurs fins. Dans la continuité de la poésie lyrique, Théophile de Viau chante les joies et les déceptions de la vie. En parallèle, Saint-Amand exalte les plaisirs sensuels dans sa poésie tandis que TristanL’Hermite préfère teinter ses poèmes de mélancolie. Au milieu de ces nombreux genre poétiques, François de Malherbe reste le grand poète de ce siècle. Il refuse l’héritage antique de la poésie ainsi que le modèle de la Pléiade et instaure de nouvelles formes poétiques. De cette manière, il préfère la forme au fond, il engage dans son oeuvre la régularisation du vers et établit une langue plus pure. Le XVIIème siècle voit aussi naître la poésie classique. Alors que les poèmes épiques, religieux et mondains se côtoient, la poésie didactique s’impose commeun genre incontournable. Elle s'épanouit notamment grâce à deux grands poètes : Jean de La Fontaine et Nicolas Boileau. Ce dernier érigera en partie les principes et règles de la poésie classique dans son Art Poétique (1674).La figure du poète change nettement elle aussi. Le modèle de la Pléiade n’est plus influent qu’auparavant et la figure du poète inspiré s’envole en partie. Au XVIIème siècle, le poète est un artisan de la langue qui travaille sans relâche pour atteindre la perfection formelle. Oeuvres: -Recueil de vers, Pierre de Marbeuf -”En attendant la mort”, François Maynard-La Maison de Sylvie, Théophile de Viau-Fables, Jean de La Fontaine -Epîtres, Mathurin Régnier • Le XVIIIème siècle, la poésie délaissée La poésie continu d’exister dans les salons mondains tout au long du siècle. Elle est alors perçue comme uneessence intemporelle et personnelle. Celle-ci est cependant devancée par les écrits des philosophes des Lumières, la plupart du temps en prose. La fin du siècle est cependant marquée par le retour progressif de la poésie lyrique. Cette montée en force de la poésie entre les années 1770 et 1800 annonce les futures expérimentations poétiques du siècle suivant. L’oeuvre d’André Chénier représente tout particulièrement cette fin de siècle. Celui-cis’attache en effet à réhabiliter l’inspiration créatrice et l’expression des sentiments.

Le XIXème siècle, la naissance des figures du génie poétique La poésie revient plus forte que jamais au XIXème siècle grâce à de nouveaux poètes et les nouvelles formespoétiques qu’ils mettent au point. Le premier d’entre eux, et sûrement le plus présent, est le romantisme. Cecourant poétique est présidé par Lamartine, Hugo, Musset et Vigny. C’est ce qu’on appelle le renouveau lyrique. Grâce à ce mouvement poétique, la subjectivité du poète devient plus importante et l’expression des sentimentspersonnels essentielle. Les poètes lyriques cherchent avant tout la simplicité dans leurs poèmes afin de les rendreaccessibles à un vaste public. Ils usent par exemple d’un vocabulaire prosaïque et assouplissent les règle strictesde versification. Vers la fin du siècle, on assiste aussi à la naissance d’une deuxième génération de poètesromantiques. Celle-ci est constituée de Gautier, Nerval et Baudelaire et est marquée par un désenchantement du poète, la poésie perd son aspect sacré. A la fin du XIXème siècle on a aussi la création de la poésie en prose parAloysius Bertrand, lui aussi un poète romantique.Le deuxième courant poétique que l’on remarque au XIXème siècle est le Parnasse, en réaction aux poètes romantiques et contre l’engagement politique. En effet, lesparnassiens considèrent que la poésie est seulement faite pour rendre hommage au beau et non. En faire une arme est, selon eux, gâcher la fonction propre de la poésie. Le poète parnassien le plus connu reste ThéophileGautier qui dira d’ailleurs “Tout ce qui est utile est laid”, citation qui représente parfaitement la visée duParnasse. La poésie parnassienne fait ainsi le culte de la beauté et de l’art pour l’art. Leur poésie est très formelle et ses thèmes sont bien souvent empruntés de l’Antiquité. De plus, le mot Parnasse est hérité de la Grèce antique, plus précisément du nom du massif consacré à Apollon et lieu de séjour des neuf Muses. Enfin vient lesymbolisme qui s’oppose aux excès du Parnasse. Celui-ci est mis en place grâce à des poètes comme Verlaine, Rimbaud et Mallarmé qui défendent entre 1870 et 1880 une poésie fondée sur la suggestion et le symbole. Les procédés au centre de ce courant sont la comparaison et la métaphore. La poésie symbolique repose égalementsur une nouvelle musicalité, due à l’invention du vers libre. Durant l’ensemble du siècle, deux figures du poète reviennent de manière récurrente : le poète prophète et le poète maudit. Tout d’abord le poète prophète, souvent adopté par les poètes romantiques. Ceux-ci se voient en effet comme des mages qui peuvent entendre des réalités inaccessibles aux autres hommes. Il aurait alors une mission divine, donnée par Dieu lui-même, qui est de guider le peuple à travers les ombres pour le ramener à lalumière. C’est ce qu’y décrit Hugo dans son poème “Fonction du poète”. Le réveil des consciences résulte en un engagement dans la vie politique, ce que feront Lamartine et Hugo.Enfin le poète maudit succède au poèteromantique. Le poète maudit illustre l’isolement social du poète. C’est un génie incompris que Baudelaire décrit dans son célèbre poème “L’Albatros”. Oeuvres: -Les Rayons et les Ombres, Victor Hugo -Une saison en enfer, Arthur Rimbaud -Les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire -La Comédie de la Mort, Théophile Gautier -Harmonies poétiques et religieuses, Alphonse de Lamartine

Le XXème siècle, modernité poétique La modernité de la poésie est amorcée par Arthur Rimbaud qui révolutionne la forme poétique en revoyant sestopos et sa forme profonde. C’est sur cette même lancée que des poètes, pendant un siècle marqué par laviolence, témoignent de leur époque et de leurs revendications. A l’orée du siècle, la figure clé de la modernitépoétique est Guillaume Apollinaire. Même si celui-ci n’est pas en rupture complète avec la tradition, il proposeune révision de la forme poétique et de son fond. Il n’utilise par exemple que très peu de ponctuation, des verslibres, un vocabulaire peu poétique et mélange les registres. Son recueil Alcools est particulièrement représentatif de cette poésie qui revoit des thèmes traditionnels tout en s’engageant sur de nouveaux chemins. On note deux courants qui marquent le siècle : le surréalisme et la poésie contemporaine. Le surréalisme apparaîtaprès la Première Guerre mondiale et s’inspire plus particulièrement de Guillaume Apollinaire et d’ArthurRimbaud. De cette façon, des poètes tels que André Breton, Louis Aragon et Paul Eluard revoient les formes et les fonds de la poésie afin de lui donner une image originale et jamais vue. Leur écriture est principalementbasée sur l’image poétique qui est un moyen d’attendre le surréel qu’ils cherchent à représenter. Ils usent aussi de la poésie dictée par l’inconscient qui aurait accès à une réalité supérieure, celle du rêve et de l’hypnose.Ensuite, la poésie contemporaine apparaît à la fin de la Deuxième Guerre mondiale et connaît une période degrande vivacité. Cependant, les lecteurs sont peu nombreux et les tirages d’ouvrages poétiques sont très discrets.Cet abandon partiel des lecteurs ne décourage en rien les poètes. Ceux-ci continuent à s’interroger sur le monde dans lequel nous vivons et notamment sur la cruauté de ce dernier. René Char et Yves Bonnefoy s’attachent à la poésie philosophique tandis que Francis Ponge et Eugène Guillevic font de la poésie des objets. D’autres commePhilippe Jaccottet et Lorand Gaspar sont plus attentifs à la beauté du monde alors que Jude Stéfan et Guy Goffette remettent le lyrisme au goût du jour. La figure du poète, encore une fois, diffère lors du siècle. Au début du XXème siècle, on assiste à la formationd’un poète anticonformiste et asocial. Dans le cadre du mouvement dada, certains se font même provocateurs ettransgressifs. Rappelons que le dadaïsme est formé en Suisse par Tristan Tzara et tourne en dérision les valeurs bourgeoises.Le poète cherche également à célébrer le monde et ses richesses à travers la quête de son sens. Onpeut notamment évoquer Paul Valéry qui allie sens et son dans une forme d’incantation. On note aussi l’oeuvresimple de Jules Supervielle et celle de Saint-John Perse, quant à elle plus subtile. Le XXème est le siècle du jeude langage avec des poètes comme Jacques Prévert qui, dans son recueil Paroles (1945) s’oriente vers la légèreté et l’humour ou encore la fantaisie verbale. On note aussi les poètes de l’OuLiPo comme Raymond Queneau quis’inscrivent dans cette même optique de démontrer les infinies possibilités du langage. Deuxième Guerre mondiale change pourtant l’image du poète et son état d'esprit. Beaucoup de poètes participeront à leur manière àla Résistance en publiant des poèmes clandestins dénonçant les comportements des allemands. Cet engagementsocial se poursuit jusqu’à la fin du siècle avec les poètes de la négritude qui dénoncent le colonialisme français. Oeuvres: -Alcools, Guillaume Apollinaire

-Capitale de la douleur, Paul Eluard

-L’Honneur des poètes, Louis Aragon

-Ethiopiques, Léopold Sédar Senghor Références • ”Quand tu me vois baiser tes bras”, Stances, Théophile de Viau

Lyrisme (amour): Quand tu me vois baiser tes bras, Que tu poses nus sur tes draps, Bien plus blancs que le linge même, Quand tu sens ma brûlante main Se pourmener dessus ton sein, Tu sens bien, Cloris, que je t'aime. Comme un dévot devers les cieux, Mes yeux tournés devers tes yeux, A genoux auprès de ta couche, Pressé de mille ardents désirs, Je laisse sans ouvrir ma bouche, Avec toi dormir mes plaisirs. Le sommeil aise de t'avoir Empêche tes yeux de me voir, Et te retient dans son empire Avec si peu de liberté, Que ton esprit tout arrêté Ne murmure ni ne respire. La rose en rendant son odeur, Le soleil donnant son ardeur, Diane et le char qui la traîne, Une Naïade dedans l'eau, Et les Grâces dans un tableau, Font plus de bruit que ton haleine. Là je soupire auprès de toi, Et considérant comme quoi Ton oeil si doucement repose, Je m'écrie : ô Ciel ! peux-tu bien Tirer d'une si belle chose Un si cruel mal que le mien ?

Les Amours, Pierre de Ronsard (1578) L'autre jour que j'étais sur le haut d'un degré, Passant tu m'avisas, et me tournant la vue, Tu m'éblouis les yeux, tant j'avais l'âme émue De me voir en sursaut de tes yeux rencontré. Ton regard dans le cœur, dans le sang m'est entréComme un éclat de foudre alors qu'il fend la nue : J'eus de froid et de chaud la fièvre continue, D'un si poignant regard mortellement outré. Et si ta belle main passant ne m'eût fait signe, Main blanche, qui se vante être fille d'un Cygne, Je fusse mort, Hélène, aux rayons de tes yeux ; Mais ton signe retint l'âme presque ravie,Ton œil se contenta d'être victorieux, Ta main se réjouit de me donner la vie.

Nature: • ”Mignonne, allons voir si la rose”, Les Odes, Pierre de Ronsard (1524)A Cassandre Mignonne, allons voir si la rose Qui ce matin avoit desclose Sa robe de pourpre au Soleil, A point perdu ceste vesprée Les plis de sa robe pourprée, Et son teint au vostre pareil. Las ! voyez comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la place Las ! las ses beautés laissé choir ! Ô vrayment marastre Nature, Puis qu'une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir ! Donc, si vous me croyez, mignonne, Tandis que vostre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez, cueillez vostre jeunesse : Comme à ceste fleur la vieillesse Fera ternir vostre beauté. • ”Hier au soir”, Les Contemplations, Victor Hugo (1856) Hier, le vent du soir, dont le souffle caresse, Nous apportait l'odeur des fleurs qui s'ouvrent tard ; La nuit tombait ; l'oiseau dormait dans l'ombre épaisse. Le printemps embaumait, moins que votre jeunesse ; Les astres rayonnaient, moins que votre regard. Moi, je parlais tout bas. C'est l'heure solennelle Où l'âme aime à chanter son hymne le plus doux. Voyant la nuit si pure et vous voyant si belle, J'ai dit aux astres d'or : Versez le ciel sur elle ! Et j'ai dit à vos yeux : Versez l'amour sur nous !

Guerre/Insurrection : -Poèmes sur le désastre de Lisbonne, Voltaire (1756) Ô malheureux mortels ! ô terre déplorable ! Ô de tous les mortels assemblage effroyable !D’inutiles douleurs, éternel entretien ! Philosophes trompés qui criez : « Tout est bien » ; Accourez, contemplez ces ruines affreuses, Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses, Ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés, Sous ces marbres rompus ces membres dispersés ; Cent mille infortunés que la terre dévore, Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore, Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours Dans l’horreur des tourments leurs lamentables jours ! Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes, Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes, Direz-vous : « C’est l’effet des éternelles lois Qui d’un Dieu libre et bon nécessitent le choix ? »Direz-vous, en voyant cet amas de victimes : « Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes ? »Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants Sur le sein maternel écrasés et sanglants ? Lisbonne, qui n’est plus, eut-elle plus de vices Que Londres, que Paris, plongés dans les délices :Lisbonne est abîmée, et l’on danse à Paris.Tranquilles spectateurs, intrépides esprits, De vos frères mourants contemplant les naufrages, Vous recherchez en paix les causes des orages : Mais du sort ennemi quand vous sentez les coups, Devenus plus humains, vous pleurez comme nous. Croyez-moi, quand la terre entr’ouvre ses abîmes,Ma plainte est innocente et mes cris légitimes. -”A Monsieur A. L.”, Pauvres Fleurs, Marceline Desbordes-Valmore (1839) Quand le sang inondait cette ville éperdue, Quand la tombe et le plomb balayant chaque rue, Excitaient les sanglots des tocsins effrayés, Quand le rouge incendie aux longs bras déployés,Étreignait dans ses nœuds les enfants et les pères,Refoulés sous leurs toits par les feux militaires, J'étais là ! quand brisant les caveaux ébranlés, Pressant d'un pied cruel les combles écroulés, La mort disciplinée et savante au carnage, Étouffait lâchement le vieillard, le jeune âge,Et la mère en douleurs près d'un vierge berceau, Dont les flancs refermés se changeaient en tombeau, J'étais là : j'écoutais mourir la ville en flammes ; J'assistais vive et morte au départ de ces âmes, Que le plomb déchirait et séparait des corps, Fête affreuse où tintaient de funèbres accords : Les clochers haletants, les tambours et les balles ; Les derniers cris du sang répandu sur les dalles ; C'était hideux à voir : et toutefois mes yeux Se collaient à la vitre et cherchaient par les cieux, Si quelque âme visible en quittant sa demeure, Planait sanglante encor sur ce monde qui pleure ; J'écoutais si mon nom, vibrant dans quelque adieu, N'excitait point ma vie à se sauver vers Dieu :Mais le nid qui pleurait ! mais le soldat farouche, Ilote, outrepassant son horrible devoir, Tuant jusqu'à l'enfant qui regardait sans voir, Et rougissant le lait encor chaud dans sa bouche... Oh ! devinez pourquoi dans ces jours étouffants, J'ai retenu mon vol aux cris de mes enfants : Devinez ! devinez dans cette horreur suprême, Pourquoi, libre de fuir sous le brûlant baptême, Mon âme qui pliait dans mon corps à genoux, Brava toutes ces morts qu'on inventait pour nous ! Savez-vous que c'est grand tout un peuple qui crie ! Savez-vous que c'est triste une ville meurtrie,Appelant de ses sœurs la lointaine pitié, Et cousant au linceul sa livide moitié, Écrasée au galop de la guerre civile !Savez-vous que c'est froid le linceul d'une ville ! Et qu'en nous revoyant debout sur quelques seuils Nous n'avions plus d'accents pour lamenter nos deuils !• Poèmes à Lou, Apollinaire (1947) Le ciel est étoilé par les obus des Boches La forêt merveilleuse où je vis donne un bal La mitrailleuse joue un air à triples croches Mais avez-vous le mot — Mais oui le mot fatal — Aux créneaux aux créneaux laissez là les pioches On sonne GARDE À VOUS rentrez dans vos maisons CŒUR obus éclaté qui sifflait sa romance Je ne suis jamais seul voici les deux caissons Tous les dieux de mes yeux s’envolent en silence Nous vous aimons ô Vie et nous vous agaçons Les obus miaulaient un amour à mourir Les amours qui s’en vont sont plus doux que les autres Il pleut Bergère il pleut et le sang va tarir Les obus miaulaient Entends chanter les nôtres Pourpre Amour salué par ceux qui vont périr Le Printemps tout mouillé la Veilleuse l’Attaque Il pleut mon âme il pleut mais il pleut des yeux morts Ulysse que de jours pour rentrer dans Ithaque Couche-toi sur la paille et songe un beau remords Qui PUR EFFET DE L’ART soit aphrodisiaque

Regard sur l’Homme : -”Le Joujou du pauvre”, Petits poèmes en prose, Charles Baudelaire (1869) Je veux donner l'idée d'un divertissement innocent. Il y a si peu d'amusements qui ne soient pas coupables ! Quand vous sortirez le matin avec l'intention décidée de flâner sur les grandes routes, remplissez vos poches de petites inventions à un sol, — telles que le polichinelle plat mû par un seul fil, les forgerons qui battent l'enclume, le cavalier et son cheval dont la queue est un sifflet, — et le long des cabarets, au pied des arbres, faites-en hommage aux enfants inconnus et pauvres que vous rencontrerez. Vous verrez leurs yeux s'agrandir démesurément. D'abord ils n'oseront pas prendre ; ils douteront de leur bonheur. Puis leurs mains agripperont vivement le cadeau, et ils s'enfuiront comme font les chats qui vont manger loin de vous le morceau que vous leur avez donné, ayant appris à se défier de l'homme. Sur une route, derrière la grille d'un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la blancheur d'un joli château frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de campagne si pleins de coquetterie. Le luxe, l'insouciance et le spectacle habituel de la richesse, rendent ces enfants-là si jolis, qu'on les croirait faits d'une autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la pauvreté. À côté de lui, gisait sur l'herbe un joujou splendide, aussi frais que son maître, verni, doré, vêtu d'une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries. Mais l'enfant ne s'occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu'il regardait : De l'autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif, fuligineux, un de ces marmots-parias dont un œil impartial découvrirait la beauté, si, comme l'œil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère. À travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le château, l'enfant pauvre montrait à l'enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c'était un rat vivant ! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même. Et les deux enfants se riaient l'un à l'autre fraternellement, avec des dents d'une égale blancheur. • ”Tant de choses”, Le Pêcheur d’eau, Guy Goffette (1995) Tu as laissé dans l’herbe et dans la bouetout un hiver souffrir le beau parasol rouge et rouiller ses arêtes, laissé la bise abattre la maison des oiseaux sans desserrer les dents, à l’abandon laisséles parterres de roses et sans soin le pommier qui arrondit la terre. Par indigence ou distraction tu as laissé tant de choses mourir autour de toiqu’il ne te reste plus pour reposer tes yeux qu’un courant d’air dans ta propre maison– et tu t’étonnes encore, tu t’étonnes que le froid te saisisse au bras même l’été.

Temps qui passe: • ”Préface”, Les Contemplations, Victor Hugo (1856) Si un auteur pouvait avoir quelque droit d’influer sur la disposition d’esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l’auteur des Contemplations se bornerait à dire ceci : Ce livre doit être lu comme on lirait le livre d’un mort. Vingt-cinq années sont dans ces deux volumes. Grande mortalis ævi spatium. L’auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui. La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les souffrances, l’a déposé dans son cœur. Ceux qui s’y pencheront retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui s’est lentement amassée là, au fond d’une âme. Qu’est-ce que les Contemplations ? C’est ce qu’on pourrait appeler, si le mot n’avait quelque prétention, les Mémoires d’une âme. Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres, que peut contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à rayon, soupir à soupir, et mêlés dans la même nuée sombre. C’est l’existence humaine sortant de l’énigme du berceau et aboutissant à l’énigme du cercueil ; c’est un esprit qui marche de lueur en lueur en laissant derrière lui la jeunesse, l’amour, l’illusion, le combat, le désespoir, et qui s’arrête éperdu « au bord de l’infini ». Cela commence par un sourire, continue par un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l’abîme. Une destinée est écrite là jour à jour. Est-ce donc la vie d’un homme ? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis ; la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! Ce livre contient, nous le répétons, autant l’individualité du lecteur que celle de l’auteur. Homo sum.Traverser le tumulte, la rumeur, le rêve, la lutte, le plaisir, le travail, la douleur, le silence ; se reposer dans lesacrifice, et, là, contempler Dieu ; commencer à Foule et finir à Solitude, n’est-ce pas, les proportionsindividuelles réservées, l’histoire de tous ? On ne s’étonnera donc pas de voir, nuance à nuance, ces deux volumes s’assombrir pour arriver, cependant, à l’azur d’une vie meilleure. La joie, cette fleur rapide de la jeunesse, s’effeuille page à page dans le tome premier, qui est l’espérance, et disparaît dans le tome second, qui est le deuil. Quel deuil ? Le vrai, l’unique : la mort ; la perte des êtres chers. Nous venons de le dire, c’est une âme qui se raconte dans ces deux volumes : Autrefois, Aujourd’hui. Un abîme les sépare, le tombeau.

Déformation du sonnet:

Texte A -Joachim du Bellay, Les Regrets, 1558.Las1, où est maintenant ce mépris de Fortune2?Où est ce cœur vainqueur de toute adversité, Cet honnête désir de l'immortalité, Et cette honnête flamme au peuple non commune ? Où sont ces doux plaisirs, qu'au soir sous la nuit brune Les Muses me donnaient, alors qu'en liberté Dessus le vert tapis d'un rivage écarté Je les menais danser aux rayons de la Lune ? Maintenant la Fortune est maîtresse de moi, Et mon cœur qui soulait3être maître de soi Est serf de mille maux et regrets qui m'ennuient4. De la postérité je n'ai plus de souci, Cette divine ardeur, je ne l'ai plus aussi, Et les Muses de moi, comme étranges5, s'enfuient. 1. hélas. 2. personnification du destin. 3. avait l'habitude de. 4. me tourmentent. 5. étrangères.

Texte B -Tristan Corbière, Les Amours jaunes, 1873.UN SONNET AVEC LA MANIERE DE S'EN SERVIR Réglons notre papier et formons bien nos lettres Vers filés à la main et d'un pied uniforme, Emboîtant bien le pas, par quatre en peloton ; Qu'en marquant la césure, un des quatre s'endorme... Ça peut dormir debout comme soldats de plomb. Sur le railwaydu Pinde1est la ligne, la forme ; Aux fils du télégraphe ; - on en suit quatre, en long ; A chaque pieu, la rime - exemple : chloroforme. - Chaque vers est un fil, et la rime un jalon. - Télégramme sacré - 20 mots. - Vite à mon aide... (Sonnet - c'est un sonnet -) ô Muse d'Archimède2 - La preuve d'un sonnet est par l'addition : - Je pose 4 et 4 = 8 ! Alors je procède, En posant 3 et 3 ! Tenons Pégase3raide : "O lyre ! O délire : O..." - Sonnet - Attention ! 1.Pinde : montagne grecque ; dans l'antiquité, dédiée à Apollon (dieu de la musique et de la poésie) et aux Muses. 2. Archimède : savant grec (mathématicien et physicien) du IIIe s. av. J-C. 3. Pégase : cheval ailé d'origine divine dans la mythologie grecque, souvent associé à l'activité poétique.

Texte C -Jules Laforgue, Le Sanglot de la terre, 1880. [ LA CIGARETTE ] Oui, ce monde est bien plat ; quant à l'autre, sornettes. Moi, je vais résigné, sans espoir, à mon sort, Et pour tuer le temps, en attendant la mort, Je fume au nez des dieux de fines cigarettes. Allez, vivants, luttez, pauvres futurs squelettes, Moi, le méandre bleu qui vers le ciel se tord, Me plonge en une extase infinie et m'endort Comme aux parfums mourants de mille cassolettes1. Et j'entre au paradis, fleuri de rêves clairs Où l'on voit se mêler en valses fantastiques Des éléphants en rut à des chœurs de moustiques.Et puis, quand je m'éveille en songeant à mes vers,Je contemple, le cœur plein d'une douce joie, Mon cher pouce rôti comme une cuisse d'oie. 1. Brûle-parfum.

Texte D -Blaise Cendrars, Sonnets dénaturés, 1923.ACADÉMIE MÉDRANO A Conrad Moricand Danse avec ta langue, Poète, fais un entrechat Un tour de piste sur un tout petit basset noir ou haquenée1 Mesure les beaux vers mesurés et fixe les formes fixes Que sont LES BELLES LETTRES apprises Regarde : Les Affiches se fichent de toi te mordent avec leurs dents en couleur entre les doigts de pied La fille du directeur a des lumières électriques Les jongleurs sont aussi les trapézistes xuellirép tuaS teuof ed puoC aç-emirpxE Le clown est dans le tonneau malaxé Il faut que ta langue Les Billets de faveur sont supprimés. les soirs où Novembre 1916. 1. haquenée : cheval ou jument d'allure douce, généralement montée par les dames.

Texte E -Nicolas Boileau, Art poétique, chant II, v. 82-94 (1674).

On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre1, Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois, Inventa du Sonnetles rigoureuses lois : Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille ; Et qu'ensuite six vers, artistement rangés, Fussent en deux tercets par le sens partagés, Surtout, de ce poème il bannit la licence : Lui-même en mesura le nombre et la cadence ; Défendit qu'un vers faible y pût jamais entrer, Ni qu'un mot déjà mis osât s'y remontrer. Du reste, il l'enrichit d'une beauté suprême : Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.1. "ce dieu bizarre" : Apollon.

Rêve et voyage: Texte A -Paul Verlaine : «Mon rêve familier»,Poèmes saturniens, 1866.

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend. Car elle me comprend, et mon cœur, transparentPour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême, Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant. Est-elle brune, blonde ou rousse ? - Je l'ignore. Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore Comme ceux des aimés que la Vie exila. Son regard est pareil au regard des statues, Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a L'inflexion des voix chères qui se sont tues.

Texte B -Robert Desnos : «J'ai tant rêvé de toi», «A la mystérieuse», Corps et biens, 1930. J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité. Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant et de baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m'est chère ? J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués, en étreignant ton ombre, à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être. Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années, je deviendrais une ombre sans doute. Ô balances sentimentales. J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps sans doute que je m'éveille. Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l'amour et toi, la seule qui compte aujourd'hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venus. J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu'il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu'à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l'ombre qui se promène et se promènera allégrement sur le cadran solaire de ta vie.

Texte C -Paul Eluard : «La Dame de carreau», Les Dessous d'une vie, 1926. Tout jeune, j'ai ouvert mes bras à la pureté. Ce ne fut qu'un battement d'ailes au ciel de mon éternité, qu'unbattement de cœur amoureux qui bat dans les poitrines conquises. Je ne pouvais plus tomber. Aimant l'amour. En vérité, la lumière m'éblouit. J'en garde assez en moi pour regarder la nuit, toute la nuit, toutes les nuits. Toutes les vierges sont différentes. Je rêve toujours d'une vierge. A l'école, elle est au banc devant moi, en tablier noir. Quand elle se retourne pour me demander la solution d'un problème, l'innocence de ses yeux me confond à un tel point que, prenant mon trouble en pitié, elle passe ses bras autour de mon cou. Ailleurs, elle me quitte. Elle monte sur un bateau. Nous sommes presque étrangers l'un à l'autre, mais sa jeunesse est si grande que son baiser ne me surprend point. Ou bien, quand elle est malade, c'est sa main que je garde dans les miennes, jusqu'à en mourir, jusqu'à m'éveiller. Je cours d'autant plus vite à ses rendez-vous que j'ai peur de n'avoir pas le temps d'arriver avant que d'autres pensées me dérobent à moi-même. Une fois, le monde allait finir et nous ignorions tout de notre amour. Elle a cherché mes lèvres avec des mouvements de tête lents et caressants. J'ai bien cru, cette nuit-là, que je la ramènerais au jour. Et c'est toujours le même aveu, la même jeunesse, les mêmes yeux purs, le même geste ingénu de ses bras autour de mon cou, la même caresse, la même révélation. Mais ce n'est jamais la même femme. Les cartes ont dit que je la rencontrerai dans la vie, mais sans la reconnaître. Aimant l'amour.

Texte D -Claude Roy : «Tant», Le Voyage d'Automne, 1987.Tant je l'ai regardée caressée merveillée et tant j'ai dit son nom à voix haute et silence le chuchotant au vent le confiant au sommeil tant ma pensée sur elle s'est posée reposée mouette sur la voile au grand large de mer que même si la route où nous marchons l'amble ne fut et ne sera qu'un battement de cil du temps qui oubliera bientôt qu'il nous a vus ensemble je lui dis chaque jour merci d'être là et même séparés son ombre sur un mur s'étonne de sentir mon ombre qui l'effleure Venise, mercredi 20 novembre 1985.

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