Dissertation: L’art est-il un moyen d’accéder à la vérité ?

Mis à jour : juin 11

O​n pourrait généralement penser que l’art n’est pas un moyen d’accéder à la vérité mais qu’il nous en détourne davantage. Le mot « art » vient du mot grec « techné », qui se définit comme l’ensemble des productions humaines transformant la nature. Le mot « vérité » vient du latin « veritas » qui est la correspondance entre une proposition et la réalité à laquelle cette proposition se réfère. Si l’art vient transformer la nature, qui est une réalité, il risque donc de s’éloigner de la vérité de ce qui existe. Et ceci, d’autant plus, que l’art se définit parfois par le « beau » avec l’idée qu’il doit embellir la réalité. Quand on affirme que l’art nous permet de nous évader de la réalité en la transformant ou la rendant plus belle, on refuse d’emblée à ce dernier tout rapport à la vérité. Cependant, l’art peut aussi avoir pour fonction de nous révéler ce qui existe dans le réel et de nous apprendre à le voir et à en prendre conscience. D’un autre côté, La vérité est une notion qui peut s’envisager comme une notion unique et universelle ou comme quelque chose de changeant et en mouvement. Elle peut aussi être ce que chacun se forge comme représentation et, dans ce sens, être éminemment subjective. Or, l’art renvoie aussi à la subjectivité du sujet qui vit une expérience esthétique, même s’il obéit à des lois universelles se rapportant aux exigences de l’esprit. Ainsi, en quoi l’art peut-il permettre d’accéder à la vérité et de quelle vérité voulons-nous parler ? De la mienne ou de celle qui vient de l’extérieur ? Comment peut se résoudre le dilemme entre la dimension subjective et la dimension universelle de toute œuvre d’art, dilemme qui concerne aussi l’accès à la vérité. L’art peut être un moyen d’accéder à la vérité, dans le sens où il revêt une dimension universelle mais aussi parce qu’il m’ouvre à d’autres représentations que les miennes et où il me permet de me découvrir plus « totalement ». Dès lors, L’art, comme la vérité, revêt une dimension universelle, comme le suggère la formule « les règles de l’art ». Les règles de l’académie des Beaux-Arts, au 17è​ me Siècle, imposaient la hiérarchie des genres, la primauté du dessin sur la couleur, l’approfondissement de l’étude du nu ... Dans le domaine de la poésie, la beauté universelle de l’œuvre d’art tient à la musicalité des mots créée en partie par les rimes. Dans le domaine du théâtre, les règles classiques d’unité de temps, de lieu et d’action définies par Boileau, dans « l’Art Poétique », ainsi que les règles de bienséance visent à réduire l’écart entre action et représentation. Une des règles de bienséance souhaitée par Boileau est la vraisemblance, afin que l’action dramatique soit crédible. L’application de ces règles a permis à beaucoup d’œuvres d’art, comme le Cid, ou les pièces de Molière, de traverser le temps, en rejoignant une aspiration universelle de beau et de représentation de la vérité. De plus, l’art est, selon Schoppehauer, une connaissance intuitive de l’idée. C’est ainsi que le tableau du « Retour du Fils Prodigue » de Rembrandt donne une idée de la profondeur de la Miséricorde Divine à travers l’accueil du père, dont le détail montre une main de femme et une main d’homme posées sur le dos du fils, Rembrandt représentant Dieu le Père mais avec des entrailles de mère. L’art renonce à imiter le réel mais sans nous en éloigner, au contraire : Heidegger montre combien le jaune du champ de blé de tableau de Van Gogh est plus réel que la longueur d’onde de la lumière telle qu’elle est représentée par la science. L’art va toucher nos sens, qui vont saisir une réalité plus globale mais aussi fidèle à la vérité qu’un exposé scientifique. D’autre part, une oeuvre d’art m’ouvre à des cultures différentes de la mienne et me donner l’accès à une vérité que la complexité d’une langue étrangère me refuse : l’art africain ou l’art asiatique me sont accessibles et me permettent de comprendre une partie de la vérité de ces civilisations même si je ne connais pas leur langue. Par exemple, la figure du Boudha me montre sa sérénité et l’idéal d’ataraxie recherché dans cette religion. Mais, plus proche de moi, le rap est une forme d’expression de ses sentiments sur un mode non conventionnel, qui me dit quelque chose de ce que peuvent vivre mes concitoyens, même si je vis dans un monde éloigné culturellement du leur. Mais l’art permet également accéder à des vérités sur qui nous sommes, ainsi l’art me touche personnellement. En outre, l’art me permet d'accéder à la symbolisation et de me découvrir plus totalement pour atteindre une autre degré de vérité avec moi-même.

L’expression méprisante «c’est de la littérature» oppose ainsi la vérité de la rationalité mathématique à celle des mots et des concepts, qui seraient des vérités plus contestables car plus subjectives. En effet, l’art permet de nous défaire de nos conceptions habituelles de la vérité comme une adéquation exacte entre la représentation et la réalité : l’œuvre d’art est toujours une interprétation et va se détacher du réel, pour nous faire rentrer dans un travail de symbolisation. La chorégraphie, la sculpture figurent l’idée par le corps. Le passage de la peinture figurative à la peinture abstraite peut être compris comme une transfiguration. Ainsi, Kant dans ​Critique de la faculté de juger, affirme que “l’art n’est pas la représentation d’une belle chose mais la belle représentation d’une chose qui peut être belle ou laide.” Prenons comme exemple “La belle heaulmière” de Rodin, celui-ci transfigure et sublime la laideur apparente d’une vieille femme. De surcroît, dans la littérature, la symbolisation va faire accéder le lecteur à un niveau de profondeur qu’une description détaillée ne pourrait pas obtenir : ainsi, les chandeliers symbolisent, pour Jean Valjean, l’amour et la rédemption possibles pour lui, et leur lumière, au moment de sa mort, celle du Royaume des Cieux qui l’appelle déjà. L’œuvre d’art de V.Hugo nous permet d’accéder à une vérité spirituelle que l'exposé d’un théologien pourrait peiner à nous faire comprendre. De même, dans le film de Stephan Frears, «Les Liaisons Dangereuses », la première scène du film est une scène de maquillage, qui symbolise le caractère trompeur et manipulateur d’un des héros (le Vicomte de Valmont), et la dernière scène, une scène de démaquillage de l’autre principale protagoniste (La marquise de Merteuil), manipulatrice démasquée, ces deux scènes symbolisant ainsi l’histoire d’une série de manipulations et de trahisons se concluant par le dévoilement ultime de la vérité et la punition de la perversion. Ici, l’œuvre d’art de S.Frears (respectant parfaitement l’esprit de l’auteur, C. de Laclos) nous permet de saisir, en quelques secondes, une vérité sur la nature humaine et les conséquences des jeux de pouvoir et d’amour. Ici, l’art va toucher notre cœur et notre psychologie et nous permettre de comprendre une part de la vérité du cœur de l’homme. Ce travail de symbolisation permet ainsi d’accéder à une vérité existentielle, bien différente de la vérité des faits que sont les chiffres, les statistiques et les graphiques. Au-delà, l’art peut me faire accéder à des parties de moi inconnues ou inexplorées. Ainsi, l’Art-thérapie est un moyen utilisé par les thérapeutes pour accéder à l’inconscient des patients et, faisant émerger leurs fantasmes inconscients et leurs désirs, leur permet ainsi de mieux se connaître et de s’accepter. La sculpture, la peinture ou le dessin sont privilégiés parce qu’ils sont des arts figuratifs qui vont révéler des éléments symboliques. Les formes qui vont émerger, le choix des couleurs utilisées, la vigueur ou non du trait, la place prise sur la feuille ou la toile vont dire quelque chose du sujet, qui pourra ainsi accéder à sa vérité, parfois enfouie. Mais l’écriture peut aussi remplir cette fonction, même si le contenu, par le biais du langage est davantage élaboré. Beaucoup de victimes de violence ont ainsi besoin de révéler leur vérité par le vecteur de la littérature. Flaubert affirmait aussi que “l’art d’écrire, est l’art de découvrir ce en quoi vous croyez”, en plus qu’aider à révéler des vérités, l’art nous permet d’accéder à nos vérités qui nous étaient inconnues. L’art n’est pas uniquement à envisager sous la forme d’une réalisation. En étant spectateur d’une œuvre d’art, je peux moi-même découvrir des choses sur moi : pourquoi je suis fascinée par certains films ou certains tableaux, pourquoi certaines musiques me sont douces et d’autres difficiles à entendre, la réponse à ces questions fera progressivement émerger des vérités sur mon histoire et ma vie actuelle. Cependant, l’art peut également me détourner de la vérité. L’art n’est jamais complètement fidèle à la réalité et nous transmet une image souvent déformée de celle-ci. Ainsi, ce n’est peut être pas dans l’essence même de l’art que de faire part de rationalité et de vérité, mais au contraire de se défaire d’une conception vraie en nous plongeant dans une certaine l’illusion. Ainsi, l’art peut aussi être un vecteur de renforcement de mes illusions et de manipulation, ne me permettant pas d’accéder à la vérité mais me faisant plutôt courir le risque de m’en éloigner. Un des opposés de la vérité consiste en l’illusion. L’art est toujours second par rapport à la nature, il cherche à l’imiter mais cette imitation ne peut être que trompeuse, selon Platon. L’exemple le plus connu est le tableau de René Magritte, « La trahison des images », représentant une pipe, accompagné de la légende « ceci n’est pas une pipe ». Magritte voulait exprimer que la représentation d’une peinture, même réaliste, ne correspond pas, en fait, à la réalité de l’objet, qui sert à fumer. Dans le cas de la littérature, l’auteur d’un livre n’est jamais neutre et cherche à délivrer un message,ce qui va lui faire accentuer certains traits de caractère de ses héros au détriment des autres.

Même dans les romans naturalistes d’Emile Zola, les personnages décrits, en particulier les héros, ont des traits de caractère marqués positivement afin de frapper l’imagination du lecteur et de créer un attachement à leur endroit. C’est vrai, en particulier, du personnage d’Etienne Lantier, qui veut défendre la condition des mineurs du Nord de la France. Cette remarque est encore plus vraie dans les écrits des auteurs romantiques comme Victor Hugo, la sœur Simplice, par exemple, étant un modèle d’humanité et de générosité, qui choisit de mentir pour sauver Jean Valjean. Une fiction est donc toujours un miroir déformant de la réalité, même lorsque les réalisateurs, comme Ken Loach, par exemple, cherchent à montrer un phénomène actuel comme celui de l’ « Uberisation » de la société (film « Sorry, we missed you »). L’art peut aussi renforcer mes illusions aussi lorsque, se dégageant de l’imitation de la nature, il la symbolise, me laissant ainsi interpréter selon mes valeurs, mes penchants, mes références. Ainsi, une œuvre d’art abstraite pourra me « parler » selon ce que je veux y voir et me laisser « prisonnière » de mes références. C’est vrai en particulier des arts figuratifs mais aussi des livres, des pièces de théâtre ou des films, où je pourrai interpréter les images de l’auteur selon mon prisme culturel et intellectuel. Dès lors, dans sa recherche de la “norme du goût” dans les Essais esthétique, ​Hume insiste sur le corpus de connaissance nécessaire pour bien juger une oeuvre. Il faut se mettre à la place du public pour qui l’œuvre a été composée. Pour Hume, on n’arrive pas “vierge” devant une œuvre mais porteur des préjugés de son époque. Par exemple, l’islam interdit les représentations figuratives dans les peintures religieuses: s’il ne surmonte pas mentalement cet interdit, un musulman peut-il comprendre “La Cène” de Vinci, ou n’y voit-il que des convives agités? Enfin, l’art met en scène des « raccourcis » et ne prend pas toujours en compte la réalité des complexités psychologiques. Ainsi, après avoir lu « Antigone », de J.Anouilh, je peux m’illusionner sur ma capacité à résister à l’oppression et la menace, au nom d’un idéal et de mes convictions éthiques, alors que mes fragilités psychologiques ou la réalité de mes obligations (si je suis responsable d’enfant par exemple) viendront me rappeler mes limites humaines. Un autre opposé de la vérité est le mensonge, dans ce sens l’art peut être manipulateur. L’art a toujours été contrôlé par les dictatures, c’est d’ailleurs un des symptômes de l’existence du totalitarisme.

L’art « libre » est d’abord condamné et censuré lors de la mise en place d’une dictature. Il est ensuite remplacé par un art « officiel » qui a pour fonction le renforcement du pouvoir. L’art, dans le système Soviétique, avait pour mission de délivrer un message, qui était celui de l’avènement de l’homme nouveau, au service de la collectivité. Ainsi, les statues représentant Stakhanov ou celles de « l’ouvrier et la kolkhozienne » sont des symboles de cet art au service de la propagande du système soviétique où les rendements des ouvriers devaient dépasser ceux de leurs concurrents américains (le mensonge sur les performances de Stakhanov ne sera dévoilé qu’après la déstalinisation). De même, les chœurs de l’Armée Rouge représentaient la puissance virile et conquérante des soviétiques, prêts à se sacrifier pour la défense de leur patrie. Sans aller jusqu’à cet extrême du mensonge, l’art « officiel » sous Louis XIV, avec la musique de Lully, les architectes Mansart, Le Vau, les auteurs Racine et Corneille, visait à glorifier toujours plus un « Roi Soleil » tout puissant. Les artistes moins dociles et plus critiques de la personnalité du Roi, comme Lafontaine, qui dénonçait les abus de la Cour dans « les animaux malades de la peste », ont connu, de leur vivant, une forme de disgrâce, la vérité dans leur œuvre d’art étant considérée comme trop dangereuse par le pouvoir. Mais, on voit bien, par cet exemple, combien l’art est malgré tout un moyen d’accéder à la vérité. Par sa puissance symbolique, au-delà des abus de l’Ancien Régime, c’est tout le système des « cours et des courtisans » qui est dénoncé par J. de Lafontaine et cette vérité énoncée grâce à cette fable, universelle et intemporelle, est encore aujourd’hui très populaire. Mais on pourrait aussi défendre l’idée que l’art pourrait ne pas avoir comme fonction d’accéder à la vérité mais juste exister pour lui-même. Dès lors, l’art peut être vu comme une fin en soi et non comme un moyen en vue d’une fin. Le prisme occidental est de chercher un sens aux actions des hommes et de leur attribuer un but, restant en cela dans une vision utilitariste. Mais on peut se demander si les hommes préhistoriques qui ont peint les grottes de Lascaux avaient envie de révéler leur réalité ou seulement le désir de laisser une trace de leur passage ou même seulement de décorer leur environnement. La question qui se pose est alors de remettre les sens au premier plan en laissant de côté la raison et l’intuition.

L’audition, la vue, le toucher, vont être sollicités en premier dans l’œuvre d’art, où c’est la beauté qui va atteindre l’homme, quelque soit son bagage intellectuel. Les enfants sont d’ailleurs, par leur capacité d’observation et leur candeur, capables d’apprécier des œuvres d’art pour ce qu’elles sont sans avoir besoin d’y comprendre un sens caché ou une vérité à révéler. L’œuvre d’art dépasse aussi nos représentations limitées ainsi que les représentations limitées de l’artiste, pour embrasser de manière plus entière la vérité dépassant le prisme de nos représentations. Ainsi, Kant explique que l’art est la production du génie où le génie est la disposition innée de l’esprit à travers lequel la nature donne ses règles à l’art. La création géniale relève donc d’un mystère, où personne, pas même l’artiste, ne peut cerner l’intention créatrice, l’art est donc l’expérience d’une plénitude. Dès lors, la vérité ne peut se limiter à la représentation de quelque chose car, dépendant d’un point de vue, elle ne sera que partielle. Pour Heidegger l’art est donc la vérité se mettant elle-même en œuvre. En effet, le spectateur de l’œuvre d’art se trouve transformé par ce qui est en jeu dans l’œuvre. Pour Heidegger l’œuvre fait advenir la vérité comme dévoilement de l'être. On voit, par exemple, dans les tragédies une nouvelle épreuve de l'existence où le spectateur vit la tragédie comme sa tragédie. Elle atteint le spectateur et permet, à travers la catharsis, une purgation de ses passions. L’art est toujours une représentation qui met en jeu la subjectivité de son auteur mais aussi celle de son destinataire, qui va l’interpréter selon son prisme. En cela, il est difficile de conclure que l’art permet d’accéder à une vérité totalement rationnelle et scientifique. En revanche, l’art semble bien être un moyen privilégié pour toucher le cœur de l’homme par le biais de ses sens, lui permettant ainsi d’accéder à une vérité d’ordre existentielle. Enfin, l’art dévoile la vérité et notre vérité en mettant de nouveau en jeu le mouvement de notre existence. L’art dans sa fin, fait apparaître notre vérité qui permet de dépasser nos représentations pour accéder à un autre niveau de signification.

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