Dissertation: La nécessité des échanges entraîne-t-elle une dépendance à autrui ?

Mis à jour : juin 11

De manière générale, on peut penser que les échanges, étant nécessaires, entraînent une dépendance à autrui. Les échanges peuvent impliquer des personnes, des biens, des services, ainsi que la communication entre les individus. Cela exclut donc toute délibération individuelle et signifie la mise en présence de plusieurs sujets. Toute société s’est constituée sur le principe des échanges, notamment avec la monnaie comme valeur intermédiaire. Ainsi, des transactions sont effectuées, nous rendant tous dépendants les uns des autres. ​La dépendance donc peut être vue dans le sens de la réciprocité dans le cadre des échanges. Cependant, on peut également voir la dépendance à travers la notion de subordination et de soumission à autrui. La dépendance est un terme utilisé en médecine pour désigner une addiction. On peut donc penser que la nécessité des échanges peut aussi me rendre asservi à autrui, me privant ainsi de liberté. La question se pose alors de savoir si les échanges vont réellement entraver la liberté de l’Homme, en le rendant dépendant des autres, ou bien si cela permet à l’Homme de se découvrir lui-même à travers autrui, et même de s’accomplir grâce aux échanges. Tout d’abord, on peut penser que, dans le domaine économique, les échanges nous rendent dépendants des autres car on ne pourrait produire seul ce dont on a besoin. Au delà de la sphère économique, l’Homme a besoin d’une reconnaissance sociale vis-à-vis des autres Hommes, le rendant ainsi dépendant. Avant tout, les individus ne se suffisent pas à eux-mêmes, les échanges semblent être des relations et des formes d’associations entre les Hommes. Je dépends des autres et les autres dépendent de moi. Pour avoir accès à une plus grande diversité de produits, les Hommes se sont organisés en conséquence. Ainsi, la division sociale des tâches a été établie et pensée à travers une interdépendance généralisée. L’économiste et philosophe Adam Smith explique dans ​La richesse des nations qu’utiliser un objet manufacturé, c’est utiliser l’effort de nombreux travailleurs. Or, on connaît, de nos jours peu de produits qui n’ont pas été transformés et qui n’ont nécessité l’intervention que d’une seule personne. Ainsi, chaque produit consommé résulte de la division sociale des tâches où chacun a un rôle bien défini dans le processus de production. On pourrait penser que, sans les échanges avec les autres, je pourrais ne produire que ce qui m’est strictement nécessaire (nourriture, habit...) et je me suffirais de ces derniers. Cela correspondrait à une économie fonctionnant en autarcie, moins dépendante de l’extérieur mais aussi plus restreinte dans la satisfaction de mes besoins individuels. De ce fait, la division des tâches a pu créer de nouveaux produits entraînant de nouveaux besoins, me rendant d’autant plus dépendant. L’exemple de la division du travail, appelé Taylorisme, a poussé jusqu’au bout cette logique en l’appliquant sur l’ensemble de la chaîne de production d’un bien. Actuellement, dans une économie mondialisée, où le libre échange s’est presque étendu à tous les pays du monde, chaque économie est dépendante des autres. Par exemple, concernant les échanges de marchandises, 75% d’entre eux sont effectués par quinze États, qui dominent l’économie mondiale. Ces échanges sont donc créateurs de richesse,cependant, cette dépendance entre économies peut aussi être leur être préjudiciable car, quand l’une est en crise, toutes les autres risquent de l’être également. Ainsi, durant la crise de 2008-2009, le monde entier a été touché car la crise provenait des Etats-Unis, la première puissance économique mondiale. Pourtant, les échanges ne peuvent se réduire qu’à la sphère économique. On peut également y percevoir une dimension symbolique. Les échanges de dons au sein des sociétés traditionnelles mettent à l’épreuve le prestige d’une famille en l’obligeant à des dépenses somptueuses destinés aux rivaux (ne pouvant s’en libérer qu’en offrant à leur tour des cadeaux plus somptueux encore). On remarque qu’il y a à la fois l’obligation de donner et de recevoir et celle de rendre en retour. Sous le caractère apparemment libre et gratuit de ces échanges, s’articule un contraignant système de contrepartie. Les échanges ont donc une dimension symbolique qui préexiste à la dimension économique. On peut penser que ces échanges correspondent à un besoin de reconnaissance sociale. Ainsi, Spinoza explique que, si nous désirons plaires aux autres, ce n’est pas par calcul, afin qu’ils exécutent nos volontés, mais afin de s’aimer soi-même à travers l’amour qu’ils nous témoignent. L’Homme a donc besoin des Hommes afin de se faire approuver par eux. Mais de ce fait, l’Homme ne serait-il pas prisonnier des autres ? Ainsi, le caractère nécessaire des échanges qui entraîne la dépendance vis-à-vis d’autrui peut affecter ma liberté. La relation et l’échange avec l’autre peut aussi mener à une perversion de mon être, que l’on peut considérer comme pure par nature. Les échanges qui me sont nécessaires me rendent ainsi dépendant des autres. Ces relations que j'entretiens avec les autres peuvent me pervertir et m’aliéner. Ainsi, Rousseau, dans son ​Discours sur l’inégalité, explique que le fer et le blé ont civilisé l’Homme mais ont également perdu le genre humain. En effet, ce qui caractérise la vie sociale c’est son organisation selon des échanges au sein d’une interdépendance généralisée. L’individu ne se rapporte plus à lui-même directement mais en fonction et en dépendance des relations qu’il entretient avec les autres Hommes. De ce fait, dès qu’il a semblé bon à l’Homme de se montrer meilleur qu’il ne l’est dans les échanges, alors le paraître a eu tendance à remplacer l'être. L’amour propre consistant à se rapporter à soi-même en fonction du jugement des autres a remplacé le sentiment naturel d’amour de soi. De plus, les hommes, en se mettant à échanger, se sont aussi mis en concurrence et ont commencé à se comparer, ce qui a généré des passions comme la jalousie, le mépris, la vengeance... La culture du sol, par exemple, suscite des transactions car elle nécessite des biens matériels. Mais des institutions, comme le droit de propriété, naissent suite à cette répartition des tâches, amenant les plus riches à manipuler en fonction de leurs intérêts les termes de l’échange. Ces échanges font naître une disymétrie entre les hommes, qui contraignent souvent les plus faibles au profit des plus forts. C’est un thème récurrent dans la série populaire d’Emile Zola, les Rougon-Macquart. Cependant, bien que l’Homme soit conscient que les échanges avec les autres peuvent être la cause de son malheur, il lui est nécessaire d’effectuer ces échanges. Ainsi, Sartre explicite ce paradoxe en affirmant qu’autrui “me fige, me regarder, me rend objet.”. Selon lui, le regard d'autrui me relie à moi-même ; il “me chosifie” et, me représentant ce qu’autrui voit de moi, je me vois moi-même. Le regard d’autrui porté sur moi me donne donc une distance qui me permet de prendre conscience de qui je suis. Mais Sartre souligne que ce regard est générateur de tension et de conflit dans la mesure où je vis ce regard comme une violence et qu’il me vole à moi-même. La pièce “Huis-Clos” du même auteur porte sur ce thème que la vie et même sa propre existence se perçoit et se ressent à travers les autres, qui constituent notre enfer, mais dont on ne saurait se passer. Bien qu’on soit dépendant des autres pour les échanges, l’Homme peut appréhender sa relation comme un moyen de renouer avec son potentiel créateur. Ainsi, le dialogue des cultures et donc la communication entre les Hommes permet de relancer le processus de construction de l’Homme. Ricoeur, dans Le dialogue des cultures ​, explique que le dialogue revient à valoriser la différence car la confrontation des cultures, avec ce qu’elle implique d’ouverture à l’autre et donc à ce qui est différent de moi, est l’occasion de renouer avec son potentiel créateur et de générer de la valeur. A travers les échanges, les Hommes se transmettent ce qu’il y a de meilleur en eux et, se complétant, contribuent à se construire. Lévi-Strausse explique que la prohibition de l’insceste est la démarche accomplissant le passage de la nature à la culture étant donné que le fait essentiel est d’ouvrir sa relation à l’autre. Par ailleurs, on peut penser que l’échange à l’autre ne me contraint pas mais peut même me libérer. Autrui peut ne plus être celui qui me juge mais celui qui m’aime et qui fait ressortir le meilleur de moi-même. D’après Mounier, “la personne n’existe que vers autrui, elle ne se connait que par autrui, elle ne se trouve qu’en autrui”. Mais, contrairement à Sartre, Mounier envisage l’échange et la dépendance qui en résulte comme une chance et comme un facteur d’épanouissement et de réalisation de l’Homme. En effet, l’Homme, en existant pour quelqu’un d’autre que lui sort de l’impasse où il se trouve lorsqu’il n’est que son seul horizon. En ce sens, Mounier rejoint Paul Ricoeur qui indique que l’origine de la barbarie est le renfermement sur soi d’une culture. Ce qui est vrai d’une civilisation, l’est aussi de l’individu, qui peut devenir monstrueux s’il ignore l’autre et refuse tout échange avec lui. L’exemple de l’hospitalisme chez les enfants privés de contact affectif avec un adulte montre à quel point ce retrait est un acte monstrueux, cette attitude pouvant aller jusqu’à entraîner la mort de certains de ces enfants. La dépendance à autrui semble inhérente à la nature humaine qui a besoin d’échanger pour s’épanouir pleinement. Cette dépendance peut être une chance pour l’homme qui peut ainsi sortir de sa tendance au repli sur soi, réponse satisfaisante à court terme mais en fait piège sur le long terme. Le proverbe africain, “tout seul je vais vite, ensemble on va loin”, repris dans une chanson de Grand Corps Malade, invite l’Homme à l’urgence de la relation pour aller jusqu’au bout de l’aventure humaine.

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