"Le portrait d'Eleonore" Benjamin Constant

Séance 4 : le portrait d’Ellénore


Objectif : Connaître les caractéristiques du personnage de la mondaine polonaise et romantique à travers le portrait d’Ellénore


Introduction :

L’émigration polonaise est importante en France du fait notamment de plusieurs mariages

politiques (tel le mariage de Louis XV avec Maria Leszczynska) et l’effacement du pays de la carte européenne au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les liens historiques sont donc nombreux. Les liens spirituels et mystiques également. La Pologne en outre devient symbole pour les français du peuple martyr, crainte des français d’alors.

Benjamin Constant (1767-1830) est héraut de cette cause. La Pologne est un imaginaire

romantique, un fantasme de pays perdu, comme le serait le jardin d’Eden, pays d’un peuple

passionné et idéaliste, comme l’est la France. La Pologne devient utopique : il s’agit alors d’une identité sans territoire, porteuse d’idéaux démocratiques, mais qui ne parviennent à se réaliser que dans la culture et les arts. En outre, l’aristocratie polonaise est généralement dépeinte avec un coeur

riche, elle est généreuse, des idées plein l’esprit, d’une intelligence vive, mais pauvre… Ainsi

l’image du polonais est celle d’une grande âme riche humainement, mais pauvre matériellement.

Benjamin Constant de Rebecque, dit Benjamin, est un homme politique et écrivain français,

d’origine suisse. Après une éducation en Allemagne et en Ecosse, il mena « une vie errante et

décousue », avant de s’attacher à Madame de Staël avec qui il aura une liaison orageuse (1794 à

1808), parallèlement à deux mariages successifs, situation paradoxale qui fut la matière de ses deux

romans, Cécile et Adolphe (Londres, 1816). Il était tout à fait désireux de jouer un grand rôle

politique. Cependant, il manifesta une certaine hostilité à Napoléon, pour lequel, malgré tout, il

rédigera l’Acte additionnel lors des Cent-Jours. Il devint ensuite le chef du parti libéral sous la

Restauration. C’est par ses talents de pamphlétaire qu’il acquit une immense popularité. Ses romans

sont la source de sa célébrité littéraire.

Adolphe, un jeune homme en mal d’amour, brillant, mais en pleine construction de soi,

déterminant ainsi le roman comme étant un roman d’apprentissage, cherche l’amour. Nous en

sommes au tout début du roman, au chapitre II exactement. Adolphe vient de recevoir une invitation du comte de P***. Le voici présenté à la maîtresse de celui-ci.

Problématiques possibles : Comment ce portrait mondain d’une jeune femme polonaise permet-il d’envisager la suite du roman ? En quoi ce texte est-il un portrait proleptique ? En quoi ce portrait est-il représentatif de l’image du personnage polonais dans le roman du XIXe siècle ?

Problématique retenue : comment ce portrait mondain d’une jeune femme polonaise permet-il d’envisager la suite du roman ?


I - Le portrait moral d’une maîtresse


a) le portrait d’une aristocrate polonaise

La première description est physique : le personnage, Ellénore, est dite « célèbre par sa

beauté » (ligne 1), malgré son âge. En effet Ellénore a dix ans de plus qu’Adolphe, qui quant à lui, a

une vingtaine d’années (« Je venais de finir à vingt-deux ans mes études à l’université de

Gottingue », incipit). Mais il est aussi de nationalité. La mention « une Polonaise », ligne 1, mise en

incise, permet de mettre en valeur ce point.

Ellénore est dite issue d’une famille « assez illustre en Pologne », ligne 3, cherchant un asile

en France, ligne 4. « Le comte de P*** en était devenu amoureux. », lignes 4 et 5.

Cette liaison est ainsi définie : « liaison […] établie et pour ainsi dire consacrée », ligne 7.

C’est du fait du caractère d’Ellénore que la liaison prend une dimension sacrée. En effet, cette

femme, du fait de son extraction sociale a de l’éducation, des habitudes et de la fierté. Elle est d’un

« caractère distingué », ligne 3.

Enfin, l’auteur présente à travers Adolphe un caractère simple, mais droit : « esprit

ordinaire », lignes 18 et 19 ; « ses idées étaient justes », ligne 19 et « ses expressions, toujours

simples », ligne 19 ; « frappantes par la noblesse et l’élévation de ses sentiments », ligne 20.


b) Une femme déchue

Mais ce caractère distingué l’est tout particulièrement du fait de sa situation : bien que sa

famille soit illustre en Pologne, elle est ruinée et est d’un pays qui agonise. Il sera d’ailleurs effacé

de la carte européenne au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Son père est proscrit (ligne

4), « sa mère est allée chercher un asile en France, et y avait mené sa fille, qu’elle avait laissée, à sa

mort, dans un isolement complet. » (lignes 4 et 5). Elle est donc seule. Elle n’a donc pas de

situation.

D’ailleurs, elle n’a aucun statut social en France, puisqu’elle n’est que la maîtresse du

comte, ligne 1, et non son épouse, malgré leur vie commune et la naissance de deux enfants (ligne

32).

L’auteur insiste sur l’importance des préjugés chez Ellénore par une anadiplose (figure qui

reprend au début d’une phrase, ici, un élément qui se trouve à la fin de la phrase qui précède) :

« Elle avait beaucoup de préjugés ; mais tous ses préjugés étaient en sens inverse de son intérêt. »,

lignes 20 et 21. Le terme « préjugé » est ici entendu comme une opinion préconçue, que s’impose

Ellénore, dans le but de se protéger. Et ces préjugés sont explicités ensuite dans quatre phrases (des

lignes 21 à 29), construites toutes à l’identique (il y ici parallélisme qui les met en valeur), à savoir,

l’expression du préjugé + conjonction de subordination exprimant la cause « parce que ». Ainsi en

est-il donc de la « régularité de la conduite », de son caractère religieux, des « plaisanteries

innocentes », de l’importance pour elle de recevoir « des hommes du rang le plus élevé et de

moeurs irréprochables ». Tous ces préjugés en effet, sont tout à fait en contradiction avec sa

situation.

D’ailleurs, le couperet tombe ligne 29 : « Ellénore, en un mot, était en lutte constante avec

sa destinée ».


c) Un portrait romantique ?

Un paradoxe demeure : les portraits romantiques sont plus explicites sur la beauté de leurs

canons, habituellement.

Cependant, il s’agit bien d’une héroïne romantique. Tous les critères sont présents. Les

personnages romantiques ont une histoire : celle d’Ellénore nous est connue dès les premières lignes

du portrait. Sa psychologie nous est tout à fait connue. Surtout, son caractère est construit de telle

sorte que tous ses agissements sont définis en opposition avec sa situation, contre laquelle elle

« proteste », ligne 29, « conte la classe dans laquelle elle se trouvait rangée », ligne 30. Elle est en

quelques sortes, exclue de la société, ainsi qu’isolée.

Et la réalité est telle que ses efforts sont vains, malgré son courage, son « caractère

distingué », ligne 3 ; « courage », ligne 15 » et ses « sacrifices », ligne 15, traits caractéristiques du

héros romantiques.

L’auteur a recours au registre pathétique pour que le lecteur prenne en pitié Ellénore, avec

l’emploi du terme « malheureuse », ligne 32. Elle poursuit un idéal, mais elle ne peut l’atteindre.

Et ce qui aurait pu, malgré tout, la rendre heureuse se dresse à nouveau comme un obstacle à

ce bonheur tant espéré : « Elle élevait deux enfants qu’elle avait eus du comte de P***», ligne 32.

Mais c’est avec une « austérité excessive » qu’est donnée cette éducation, comme si ses enfants la

mettaient constamment en face de ses contradictions. Leur naissance n’est pas digne. Ils sont dits

« importuns », ligne 34. L’auteur parle d’ailleurs de « révolte secrète », ligne 33. C’est alors de

passion dont il est question et non de tendresse à la ligne 34, et ce, jusqu’à la ligne 39.

Du fait même de toutes ces contrariétés, son humeur est inégale : « Cette opposition entre

ses sentiments et la place qu’elle occupait dans le monde avait rendu son humeur fort inégale »,

ligne 40.

A nouveau de l’opposition dans son caractère qui est à la fois rêveur et taciturne, tout en

étant impétueux. Cela dépend donc des circonstances. Et, en effet, dès qu’elle est « tourmentée

d’une idée particulière », « elle ne rest[e] jamais parfaitement calme. », ligne 42.

Elle est donc fougueuse et inattendue, piquante. C’est d’ailleurs sa position qui intrigue et

non elle véritablement. C’est tout le sens de la comparaison suivante : « On l’examinait avec intérêt

et curiosité comme un bel orage », ligne 45.

Ellénore est donc une femme sensible, à qui son destin échappe. La société nie tout à fait ses

aspirations, puisqu’elle ne lui accorde pas le statut qui devrait lui être dû, du fait de son extraction

sociale. Et cela apparaît dans sa façon d’être et dans son désespoir, dans son ennui, entendu comme

étant un tourment, une préoccupation (ligne 41 : « Comme elle était tourmentée d’une idée

particulière, au milieu de la conversation la plus générale, elle ne restait jamais parfaitement

calme. »)

Enfin, l’ennui a pour sens premier « tristesse profonde », « grand chagrin ». Ce terme est un

déverbal, du verbe « ennuyer », qui vient lui-même de l’odium latin, qui signifie « haine ». Ainsi

c’est bien de l’ennui et de la haine de sa condition dont il est question.


II - Un portrait proléptique


a) Le portrait d’une mondaine ?

Sa situation est la suivante : « Son père avait été proscrit ; sa mère était allée chercher un

asile en France, et y avait mené sa fille, qu’elle avait laissée, à sa mort, dans un isolement

complet. » lignes 4 et 5. L’élément de la proposition : « dans un isolement complet », montre

combien Ellénore est seule, malgré le fait qu’elle soit, du fait de ses origines, une femme du monde.

Cependant, et malgré cette solitude, le comte de P*** en était devenu amoureux. lignes 5 et 6.

Il y est question de « liaison » « établie et pour ainsi dire consacrée », lignes 6 et 7. Le terme

de consacré apporte au portrait un aspect sacré. On voit également dans la suite toute l’admiration

qu’éprouve Adolphe à la vue de cette jeune femme, emprunt d’un registre pathétique avait l’emploi

du verbe « répugner », ligne 8, verbe tout à fait connoté, montre le parti pris d’Adolphe, insistant

sur l’opposition entre la personne et la situation : « La fatalité de sa situation ou l’inexpérience de

son âge l’avait-elle jetée dans une carrière qui répugnait également à son éducation, à ses habitudes

et à la fierté qui faisait une partie très remarquable de son caractère ? » lignes 7, 8 et 9.

Cependant, elle sait s’entourer, elle le pourra, malgré sa situation sociale, grâce au comte :

« la sévérité la plus scrupuleuse ne pouvait s’empêcher de rendre justice à la pureté de ses motifs et

au désintéressement de sa conduite. », lignes 13 et 14. Mais sa souffrance quant à sa situation est

terrible.

Mais est admirée, notamment par Adolphe, et outre son extraction sociale, son caractère est

noble, comme le montre le champ lexical de la noblesse : « beauté », ligne 1 ; « caractère

distingué », ligne 3 ; « illustre », ligne 3 ; « consacrée », ligne 7 ; « éducation », ligne 9 ; « fierté »,

ligne 9 ; « remarquable », ligne 9 ; « courage », ligne 15 ; « noblesse », ligne 20.

A nouveau, Adolphe admire Ellénore et cherche à comprendre sa personnalité, à la définir :

« ce que je sais », dit-il ligne 10 et il ajoute comme pour apporter plus de preuves : « ce que tout le

monde sait », ligne 10. Ce rythme binaire permet d’insister sur le caractère public et mondain de la

relation entre Ellénore et le comte, et sur la gloire d’Ellénore, du fait de son attitude.

C’est une sorte de justification sociale pour Ellénore et qui se traduit en compliment,

insistant sur la fidélité et la loyauté d’Ellénore, quant à la situation du comte, qu’elle souhaite voir

évoluer par l’emploi de termes mélioratifs : « dévouement », ligne 11, « pureté », ligne 14 et

« désintéressement », ligne 14. Cette description du trait de caractère est appuyée par un effet de

bascule entre la situation du comte et l’attitude d’Ellénore, cette attitude l’emportant sur la situation

désespérée du comte : « [la fortune du compte ayant été] presque entièrement détruite et sa liberté

menacée », lignes 10 et 11).

Cette description de l’attitude d’Ellénore est d’ailleurs mise en valeur également par

l’emploi de termes d’insistance comme le déterminant d’intensité « tel », employé à deux reprises :

« telles preuves », ligne 11 et « tel mépris », ligne 12 ; le superlatif « le plus », ligne 11 ; l’adverbe

d’intensité « tant », ligne 13 et l’adverbe marquant le renchérissement, et la gradation dans les

sentiments : « et même », ligne 13, plutôt que de « zèle » c’est de « joie » qu’Adolphe se plaît à

parler.

Il est bien question ici de « rendre justice » ligne 14 au statut social d’Ellénore.

C’est elle qui a sauvé la situation du comte, ce qui est mis en valeur par le rythme

quaternaire des lignes 14 et 15 : « C’était à son activité, à son courage, à sa raison, aux sacrifices ».

Enfin, l’auteur emploie à nouveau le registre pathétique pour attirer l’attention du lecteur

avec l’emploi du verbe « supportés » et de l’expression « sans se plaindre ».

Cependant, elle est ainsi observée : « On l’examinait avec intérêt et curiosité comme un bel

orage. », ligne 45. Car, « La bizarrerie de sa position suppléait en elle à la nouveauté des idées »,

lignes 44 et 45. Elle est observée également comme étant parfois rêveuse et taciturne, mais ayant

quelquefois un parler impétueux ligne 41 ; « elle ne restait jamais parfaitement calme », ligne 42 et

« Mais par cela même, il y avait dans sa manière quelque chose de fougueux et d’inattendu qui la

rendait plus piquante qu’elle n’aurait dû l’être naturellement. », lignes 43 et 44. Et cette observation

est celle faite autour d’un cercle de connaissances, un cercle mondain.

Mais le caractère ainsi dépeint, d’une femme qui cherche sa place dans le monde, est

ambigu.


b) Un portrait ambigu


Le portrait est principalement moral et de ce fait même, on ne peut se faire une idée du

physique d’Ellénore.

Ensuite, à plusieurs reprises l’auteur emploie ou les négations dans le texte : deux fois

(lignes 1, 22 et 29) ou la restriction « ne que » : lignes 25 et 27.

C’est ainsi tout un réseau de relation entre le positif et le négatif du caractère d’Ellénore qui

s’instaure.

Le portrait d’Ellénore semble toujours interrompu par des critiques, par l’emploi des

conjonction de subordination exprimant l’opposition : « quoique », ligne 1 et « malgré », ligne 2.

Ou encore une insertion dans une phrase, positive cette fois, la proposition principale étant

négative : « assez illustre en Pologne », ligne 3, montre le statut déchu de la belle.

Mais ce qui est mis en valeur, tout de même, c’est ce « caractère distingué », ligne 3,

élément phrastique rejeté en fin de proposition.

Enfin, le rythme ternaire allant du plus général au plus particulier quant à son caractère : de

l’éducation reçue à la fierté du caractère personnel, insiste sur l’ambiguïté de la situation, situation

qui va à l’encontre de : « son éducation », « ses habitudes » et « la fierté », ligne 9.

Ce portrait ambigu annonce une fin tragique.


c) Un portrait annonçant une fin tragique

C’est bien de tragédie dont il est question. L’extrait l’annonce dès les premiers mots :

« Malheureuse visite ! » ligne 1 et présente ainsi l’inéluctabilité du sort : « fatalité » ligne 7.

Et l’ensemble du texte présente un caractère tragique, puisqu’il y est question de grands

« noblesse », de passion : ligne 34 ; enfin, la mort est évoquée ligne 5, non directement pour

Ellénore alors, mais c’est cependant le sort qui l’attend, du fait de son amour pour Adolphe.

Lorsque Adolphe parle de « La fatalité de sa situation ou l’inexpérience de son âge », lignes

7 et 8, (elle avait alors une vingtaine d’années), il prend parti pour elle et se propose d’ores et déjà comme protecteur d’Ellénore. Du statut social, de la reconnaissance mondaine d’Ellénore, il en sera toujours soucieux, jusqu’à la fin du roman. Mais cette protection, évoluant en pitié pour Adolphe,leur sera finalement nuisible, et même, fatale.

Ici, le portrait est pause narrati ve. L’auteur offre l’image d’Ellénore, ainsi mise en valeur,

prise en « photographie » avant le moment fatal : « Offerte à mes regards dans un moment où mon coeur avait besoin d’amour, ma vanité, de succès, Ellénore me parut une conquête digne de moi. »

lignes 45, 46 et 47.

Et c’est bien cet amour entre Adolphe et Ellénore qui précipitera le sort de celle-ci,

abandonnée de tous, puisqu’attachée à Adolphe. Elle sait et lui dira qu’elle mourra dans ses bras. Ce sera le cas.


Conclusion :

Synthèse : C’est bien d’un portrait de femme polonaise, du monde, certes, mais romantique dont il est question dans cet extrait. Ce portrait est proleptique, puisqu’il permet d’envisager la suite du roman, à la lecture seule du caractère moral d’Ellénore. En effet, cette femme apparaît avoir un caractère très complexe et passionné. Passionnée en effet, elle le fut avec le comte, avec ses enfant, mais elle le sera également avec Adolphe qui ne saura rompre par pitié pour elle et pour les sacrifices que celle-ci aura fait. A tel point qu’elle mourra d’amour pour lui.

Ouverture : le portrait de Mademoiselle de Chartres.

©2020 par ElèvesSolidaires. Créé avec Wix.com