"Le portrait du docteur Moïse Halpersohn" Honoré De Balzac

Séance 5 : Le portrait du docteur Moïse Halpersohn


Objectif : Connaître les caractéristiques du personnage du médecin juif polonais à travers le portrait du docteur Halpersohn


Introduction :


Honoré de Balzac (Tours, 1799 - Paris, 1830), est un écrivain français, qui commença sa

carrière dans le droit, avant de poursuivre en littérature. Après quelques débuts hasardeux et de nombreuses dettes contractées, il se tourna plus vivement vers les lettres. Il entretint une large et très suivie correspondance avec Madame Hanska, riche et admiratrice polonaise, qu’il épousera en mars 1850. En parallèle avec sa vie mondaine, il s’adonna à une création littéraire intense. Son système de retour des personnages d’un roman à l’autre lui permit de concevoir une oeuvre gigantesque « comme un monde complet ». Ainsi, outre trente contes (les Contes drolatiques, 1832-1837), et cinq pièces de théâtre (dont Mercadet ou le Faiseur, représenté en 1851), Balzac écrivit quelques quatre-vingt-quinze romans rangés sous le titre d’Etudes sociales (devenu, en 1841, La Comédie humaine). C’est un auteur réaliste.

Honoré de Balzac, grand ami donc des polonais du fait de ses relations avec Madame

Hanska, donne à ce peuple une place de choix dans L’Envers de l’histoire contemporaine (1848). Il

s’agit de son dernier roman achevé, dont la société secrète est en tout point opposée aux Treize, ce

roman étant une sorte d’opposition à Splendeurs et misères des courtisanes. Cet ouvrage est

aujourd’hui oublié, mais a inspiré autant Emile Zola que Marcel Proust. C’est ici le portrait du

médecin juif polonais. Godefroi (sans rapport avec Godefroi de Beaudenord) est le personnage

principal. C’est l’archétype de l’honnête homme français. Après l’abandon d’une vie de débauche, il

rejoint une société secrète, les Frères de la Consolation, qui se réunissent chez la baronne de La

Chanterie, afin d’agir pour le bonheur des autres, et ce, avec une large charité, au point de faire

sauver la fille du bourreau de leur bienfaitrice.

Une fois que Godefroi exprime le désir d’appartenir à cette société mystérieuse, on lui

confie une mission. Il est envoyé rue Notre-Dame-des-Champs, rue proche du boulevard du

Montparnasse. A cette adresse vit une famille composée d’un vieillard, Monsieur Bernard, de sa

fille Vanda (gravement atteinte de la plique polonaise) et le fils de cette dernière, Auguste. C’est

alors qu’il fait la connaissance du médecin juif polonais, le docteur Moïse Halpersohn.

Problématiques possibles : En quoi ce portrait de médecin juif est-il représentatif de l’image

polonaise en France ? En quoi ce portrait de médecin est-il celui particulier du médecin juif

polonais ? Quelles sont les particularités de ce portrait de médecin juif polonais ? Comment Balzac,

par ce portrait, donne-t-il une image particulière au personnage du juif polonais dans sa littérature ?

Pourquoi ce portrait dans la Comédie humaine de Balzac ?

Problématique retenue : En quoi ce portrait est-il caractéristique de l’imagerie du médecin juif et

polonais ?


I - Un portrait réaliste


a) Le portrait physique

Les premières caractéristiques du médecin que découvre le lecteur sont des caractéristiques

physiques. Godefroi en effet aperçoit tout d’abord le « regard » du médecin (ligne 1), « qui avait

l’expression curieuse et piquante des yeux du juif polonais. » (lignes 1 et 2). Ce regard, si imposant,

est particulièrement mis en valeur par Balzac par la répétition du terme « yeux », formant ainsi une

anadiplose (lignes 1 et 2).

Halpersohn, dont le nom apparaît dès la ligne 2, est « un homme de cinquante-six ans » ,

ligne 3.

La description physique est ensuite très précise, puisqu’il est dit au lecteur que ses jambes

sont petites et turques, et que son buste est large et puissant, ligne 3. Le lecteur constate ainsi une

disproportion entre la force du buste et les petites jambes, qui caractérisent cependant l’habileté

chez un être dans le déplacement, la puissance du buste renvoyant au caractère imposant du

personnage.

La figure est-il dit, devait être dans la jeunesse de cet homme fort belle (ligne 5). Le nez est

caractérisé comme étant « long et recourbé », ligne 5, nez caractéristique des juifs. Le front est dit

« large et noble, mais ridé », ligne 6. Il est comparé à celui de « saint Joseph des vieux maîtres

italiens », ligne 7. Voyez plutôt les nativités de Giotto, de Mantegna ou de Gentile da Fabriano par

exemple. La comparaison permet à l’auteur de permettre au lecteur de visualiser tout à fait. C’est

une caractéristique du réalisme de Blazac.

Les yeux, ensuite, sont dits « vert de mer et enchâssés, comme ceux des perroquets, par des

membranes grisâtres et froncées. ». La bouche, enfin, est « fendue comme une blessure » lignes 8, 9

et 10. La mention des perroquets permet aussi une comparaison introduite par l’adverbe de

comparaison « comme », pour une une meilleure visualisation du physique du personnage.

Il est également caractérisé par une face « pâle et maigre », ligne 11. L’auteur souligne par

une polyptote la maigreur du personnage, ligne 11.

Ses cheveux sont gris et mal peignés. Il porte une longue barbe, très fournie, noire,

mélangée de blanc, « qui cachait la moitié du visage, en sorte qu’on n’en voyait que le front, les

yeux, le nez, les pommettes et la bouche. », lignes 13 et 14.

Après son physique, ce sont ses vêtements qui sont décrits : il portait une calotte en velours

noir « qui, mordant par une pointe sur le front, en faisait ressortir la couleur blonde, digne des

pinceaux de Rembrandt […]. », lignes 15 à 17.

Cette allusion à Rembrandt n’est pas gratuite, puisque ce fut pour ce peintre un sujet très

courant que celle de la communauté juive et ses traditions. Nous pouvons penser par exemple à La

Fiancée juive (1667), mais surtout au portrait de son ami, Le médecin Ephraïm Bueno (1647).

Rembrandt avait de nombreuses fréquentations juives.

Mais toutes ces caractéristiques physiques permettent à l’auteur de donner une première

impression au lecteur, qui, à travers elles, commence à définir les traits de caractères du personnage.


b) Le portrait moral

Tous ces traits physiques qualifient systématiquement un trait du caractère du docteur. Cela

se nomme la physiognomonie, la caractérisation morale du personnage par sa caractérisation

physique. le regard est dit d’ « expression curieuse et piquante », ligne 1, les yeux semblent avoir

des oreilles, c’est-à-dire, ayant la faculté de tout voir, et de tout comprendre faisant une analyse

minutieuse par simple observation, ligne 2.

L’importance, à nouveau, est mis sur le regard, avec cette insistance sur ce regard qui voit

tout et analyse tout. Les yeux du docteur sont verts. Le vert a pour symbolique outre l’espérance, le

hasard et la chance, mais également la jalousie et l’envie. Au Moyen-Âge, le rôle de Judas dans les

mystères, était souvent tenu par un acteur vêtu de vert. Or Judas a été corrompu pour de l’argent. La

référence a l’avarice est ici évidente. D’ailleurs ces yeux « exprimaient la ruse et l’avarice à un

degré supérieur. » (ligne 9).

« Enfin, la bouche, fendue comme une blessure, ajoutait à cette physionomie sinistre tout le

mordant de la défiance. » (ligne 9 et 10). Il est donc sinistre, effectivement il n’est question que de

noir (lignes 12 et 15) et de vert (lignes 7 et 8), de couleur « grisâtre » (ligne 8), gris, ligne 12 et de

blanc, ligne 13, enfin, blond, ligne 16.

Le caractère « mordant », qualifie une personne qui attaque et la « défiance », une personne

qui n’est jamais trop prudente, qui donc est prête à se défendre. Ce personnage craint et soupçonne.

IL est sur la réserve, sur la défensive.

D’ailleurs son nom lui-même est signifiant, car il est l’anagramme de « personne ne l’a ». Il

ne se fait pas avoir.

On le sait aussi savant et fin observateur (ligne 29).

Enfin, on le sait « tenant la main fermée, quoique pleine de découvertes. Il ne voulait pas

faire d’élèves. » (lignes 42 et 43). Ce qui caractérise ce médecin comme étant avare d’argent et de

science. Mais est-il vraiment médecin ?


c) Un portrait ambigu

Ce portrait est ambigu, étant donné le fait que le médecin est qualifié ligne 27 de

« médicastre », qui est un terme péjoratif désignant un mauvais médecin. Ce fut sa réputation

« pendant cinq ou six ans ». Cependant, du fait de son succès, sa réputation se modifia. En effet, il

« possédait la science innée des grands médecins », ligne 28.

En effet, il « guérissait », ligne 18. Le terme est mis en valeur, à nouveau par une

anadiplose. Ainsi, il semble être un excellent médecin, car il « guérissait précisément les maladies

désespérées auxquelles la médecine renonçait », lignes 18 et 19. Ainsi, qu’en est-il de ce médecin ?

Peut-on vraiment lui faire confiance ? L’ambiguïté de son statut est mise en valeur par l’antiphrase

créée par l’emploi dans la même phrase du verbe « guérir » et « maladies désespérées auxquelles la

médecine renonçait ».

Quant à ce statut justement, c’est de la Pologne dont il est question, pays dans lequel il

existe un corps, non pas médical visiblement, mais d’observations sans code, c’est-à-dire, sans

règle, et donc, sans reconnaissance quant au statut de métiers.

L’ambiguïté est à nouveau mise en valeur par la phrase suivante : « On ignore en Europe que

les peuples slaves possèdent beaucoup de secrets » (lignes 19 et 20). L’emploi même du terme

« secrets » est ambigu Il est à nouveau employé ligne 31. Il s’agit de secrets de « bonnes femmes »,

(ligne 31 - en italique dans le texte, ce qui montre bien le caractère peu sérieux que Balzac attribue à

ces « secrets épars » - ), de «certaines paysannes », on notera le flou que produit l’emploi du

déterminant indéfini « certaines », ligne 22, paysannes qui, en outre, « passent pour des sorcières »,

ligne 22.

Et les remèdes se transmettent « de famille en famille », ligne 25.

Enfin, il est dit dans le dernier paragraphe qu’« Halpersohn aime l’invention de

l’homéopathie, plus à cause de sa thérapeutique que pour son système médical », lignes 39 et 40.

ces lignes font à nouveau douter le lecteur quant au sérieux de la « médecine » du docteur, qui,

paradoxe, à nouveau, « correspondait alors avec Hedénius de Dresde, Chelius d’Heidelberg et les

célèbres médecins allemands », lignes 40 et 41. A nouveau, un paradoxe. Ces noms ne sont pas ceux

de grands médecins, ils semblent plutôt être des noms de sorciers, ce qui est paradoxale avec la

suite de la phrase et la mention des célèbres médecins allemands.


II - Le portrait d’un médecin ou d’un mercantile ?


a) Un portrait déroutant

Ce portrait est déroutant, en ce sens qu’il présente un médecin qui semble effectivement

être plus un médicastre qu’un véritable médecin, malgré la mention de la ligne 28, « possédait la

science innée des grands médecins ».

Mais ce portrait est déroutant dans le sens premier du terme, puisque les origines de ce

médecin et donc de sa médecine semblent être universelles. Le lecteur en effet ne peut identifier

tout à fait le médecin. Il ne peut le définir tout à fait, ni le ranger dans une catégorie. On ne sait

vraiment d’où provient sa science, de même que lui.

Il est l’exilé polonais et le juif errant tout à la fois. Il n’a pas de route propre, mais les

parcoure toutes à la fois.

En effet, « il devint la bibliothèque vivante de ces secrets épars chez les bonnes femmes,

comme on dit en France, de tous les pays où il avait porté ses pas, à la suite de son père, marchand

ambulant de son état. » (lignes 31 à 33).

Ainsi, certes, la première mention de pays est celle de la Pologne (ligne 2, et à nouveau ligne

6 et 23), ensuite, de la Turquie, ligne 3. Le médecin est dit aussi « oriental », ligne 4. Puis il est fait

mention du peuple juif ligne 5 ; Damas, ligne 6 ; Italie, ligne 7. La mention de la mer ligne 8,

participe à ce voyage autour du monde, de même que la mention à la même ligne des perroquets.

Avec Rembrandt, c’est de la Hollande dont il est question ; Europe, ligne 20 ; « peuples slaves »,

ligne 20 ; « les Chinois, les Persans, les Cosaques, les Turcs et les Tartares », lignes 21 et 22. Le

terme de Tartares est un terme désignant le regroupement des peuples tatars et mongols d’Eurasie,

la plupart des tatares quant à eux vivent en Asie centrale et en au centre et au sud de la Russie

(Ukraine, Kazakhstan, Turquie, Ouzbékistan). Enfin, il a parcouru l’Allemagne, la Russie, la Perse,

la Turquie, lignes 29 et 30.

Enfin, il est fait mention de Richard en Palestine, ouvrage dans lequel, Saladin guérit le roi

d’Angleterre, lignes 34-35. Cet ouvrage a un autre titre, Le Talisman. C’est un roman historique de

l’auteur écossais Walter Scott. Il s’agit en fait du deuxième roman de la série Histoires du temps des

croisades, publié en 1825. L’histoire se passe pendant la troisième croisade. A sa tête, Richard

Coeur de Lion. Il a repris au sultan Saladin les places du littoral de Palestine. Son désir est la

possession de Jérusalem. Des dissensions éclatent parmi ses alliés. Cette mention, à nouveau n’est

pas innocente de la part de Balzac. En effet, Jérusalem est la Terre par excellence des juifs. C’est

d’ailleurs la mention ultime de terre étrangère dans ce portrait, parce que, certainement, l’unique et

l’éternelle. Cette mention participe donc au portrait du juif errant.

Ainsi, c’est l’ensemble du monde que semble avoir parcouru le docteur juif.


b) Un portrait mystérieux

Ainsi, c’est bien d’un mystère dont il est question. Le personnage est mystère.

En effet, quels sont ces secrets, dont il est question lignes 20 et 31 ? Quelle est cette

« collection de remèdes souverains », ligne 21, venus du monde entier ? Ces indéfinis : « des sucs

d’herbe », ligne 23 ? A nouveau, ligne 24, il est question de « certaines plantes », « de quelques

écorces d’arbres réduites en poudre, que l’on transmet de famille en famille. », lignes 24 et 25.

Enfin, il est question « [de] cures miraculeuses », lignes 26 et 27. Encore, il est question de « bien

des traditions », ligne 30.

C’est enfin avec ironie que Balzac commence la phrase du dernier paragraphe par « Il ne

faut pas croire que la scène où, dans Richard en Palestine, Saladin guérit le roi d’Angleterre, soit

une fiction. », lignes 34 et 35. Il semble s’agir là d’une antiphrase. En effet, l’auteur nous invite à

croire tout en employant une double négation, à croire l’incroyable.

Et alors, Balzac nous donne un exemple digne des plus grands alchimistes lignes 35 et 36.

Enfin, Balzac emploi le terme d’ « incompréhensibilités », ligne 39. Le terme, tout à fait

littéraire est généralement employé pour parler des incompréhensions des mystères. C’est bien de

cela dont il s’agit.

Le portrait et bel et bien celui d’un mystère, celui d’un homme médecin qui ne l’est pas.


c) Le portrait d’un médecin juif et polonais

Ainsi ce n’est pas d’un médecin dont il est question, mais bien d’un chimiste, capable de

guérir par les plantes les maladies même les plus désespérées, mais non pas sans contrepartie.

Le caractère juif du médecin est marquée avec insistance, sous forme de préjugé, avec cette

mention de l’avarice. C’est une caractéristique très péjorative.

Il est effectivement question d’avarice avec le portrait physiognomonique, de « bourse »

ligne 35, et il est dit, lignes 18 et 19 : « Moïse Halpersohn devait d’ailleurs être payé largement, car

il guérissait, et guérissait précisément les maladies désespérées auxquelles la médecine renonçait. ».

Balzac traduit ici de façon très réaliste, certes, mais en usant des préjugés, l’attitude d’un

médecin juif.

Enfin, le caractère polonais du médecin apparaît à bien des reprises. Ce médecin est sans

pays. Il est exilé. Il vient de partout et de nulle part. La Pologne donc est mentionné à plusieurs

reprises, notamment ligne 6, comme adjectif de nationalité devant lequel est apposé l’adverbe

« vraiment ». Ces deux termes qualifient le front, mais la présence de l’adverbe semble surtout

insister sur le fait que c’est le personnage qui est vraiment polonais, malgré toutes les

caractéristiques qui lui sont attribuées. Il s’agit là d’une figure de style nommée l’hypallage.

Il est donc bien l’exilé polonais et le juif errant tout à la fois.

Finalement, cependant, le médecin finira par soigner Vanda, gracieusement, qui souffre dans

son corps du partage de la Pologne.


Conclusion :

Synthèse : Ce portrait est caractéristique de l’imagerie du médecin juif et polonais, car de médecin,

il n’en a pas le statut en France. Il a plutôt celui de chimiste, voire, d’alchimiste. Il est tout à la fois

juif et polonais, exilé en tant polonais et errant en tant que juif.

Ouverture : Le portrait du polonais dans la littérature française.

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