"Le Souper" de Jean-Claude Brisville (1989)

Le contexte :

Le Souper est la pièce qui fait connaître Jean-Claude Brisville du grand public. Pur plaisir d’écritureau départ, elle surprend son auteur par son succès : => la première est saluée par une ovation du public le 20 septembre 1989 au théâtre Montparnasse, puis couronnée du Grand Prix du théâtre de l’Académie Française. - 1992 : adaptation au cinéma par Edouard Molinaro avec Rich et Brasseur. Le Souper situe l’action dans la nuit du 6 au 7 juillet 1815, quand Talleyrand invite Fouché chez lui rue Saint Florentin : - moment crucial : la France peut basculer aussi bien dans la République, l’Empire ou la monarchie. Il faut trouver un régime à la France au lendemain de Waterloo. Tout au long du souper les deux hommes se dévoilent peu à peu. La conversation oscille entre la confidence et la joute verbale : - La tension est palpable entre les deux hommes. Talleyrand est royaliste tandis que Fouché est républicain. => Le nouveau projet pour la France résulte de l’alliance de deux contraires. Extrait 1 : De « Savez-vous pourquoi mon dossier ne peut rien contre moi ? » (p.38) à « vous avez fait couper en deux morceaux son aîné Louis XIV » (p.40)

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I. L’argumentation de Talleyrand : joute verbale et discours théâtral Il ne s’agit pas véritablement d’une joute verbale puisque le discours n’est pas un combat de l’espritmais utilisé à une fin politique : => Talleyrand essaie de soudoyer Fouché en le convainquant de sa position de pouvoir qui pourraitl’aider, mais Fouché le rejette et ne recourt donc pas au discours. ▪ Le repas fait partie intégrante de la stratégie argumentative de Talleyrand qui reçoit son hôte à grands frais chez lui / il participe à la mise en scène théâtrale : => souci de persuader son interlocuteur par le biais d’arguments touchant sa sensibilité : un « prince »reçoit un homme du peuple. ▪ Talleyrand se place en position de supériorité comme un bienfaiteur. Il tente Fouché en lui assurant une place de choix au sein du futur gouvernement : - il le flatte pour obtenir son consentement : « Je peux m’entremettre pour vous » / « Je lui ferai valoirvotre talent et tout ce que l’État peut encore espérer de vous » / « Sa Majesté Louis XIV a le sens del’Etat et le souci de la continuité dans le service » + argument d’autorité : « demain matin je vais à Saint-Denis m’entretenir avec le roi. » ▪ Portrait de Louis XVIII généralisé par Talleyrand révèle son excentricité en opposition au pragmatisme de Fouché. Talleyrand a un imaginaire arbitraire assez fantasque ; il est dans la mise en scène théâtrale : - mots en excès et surannées : « un concussionnaire, un prévaricateur, un débauché, un évêque apostat,renégat, schismatique... » - figures de style : oxymore « évêque apostat » / gradation « à propos vous savez qu’il a encore grossi ? tout lui fait ventre. Un ventripotentat » : jeu de mots. Louis XVIII est considéré comme gros et tout-puissant.

Le Souper, Jean-Claude Brisville (1989)

- ton familier, trivial, de mauvaise langue pour désigner un monarque déresponsabilisé et infantilisé : « une mémoire de jeune homme et un entêtement de mule » ainsi qu’endetté :« rancunière, tatillonne » => acharnement de Talleyrand à montrer qu’il n’y pas de structure monarchique. Le roi pense que lepouvoir lui est dû et, la monarchie reposant essentiellement sur son entourage, il répondra aux choix de Talleyrand seul. ▪ Talleyrand adopte une attitude sereine comme le souligne la didascalie : « posément ».=> Talleyrand revendique son immoralité avec une certaine légèreté, de l’ironie. - il détourne l’argument de Fouché sur le dossier, avec un système question-réponse : « Savez-vous pourquoi mon dossier ne peut rien contre moi ? Parce qu’il est de notoriété publique. » + pronom indéfini « rien » qui marque la négation, voire la « lapidation » d’un argument de Fouché - un autre argument moral s’appuie sur sa relation avec sa nièce. Le « oui » de la concession s’opposeau « non » : inutilité du chantage + tournure emphatique : « ce qui compte aux yeux des gens, c’est mon talent. »

II. Deux visions de l’État qui s’affrontent et peinture décadente de la monarchie Dans la scène, Talleyrand tente de soudoyer Fouché mais c’est aussi deux visions du pouvoir qui s’affrontent.

  • ▪  Talleyrand et Fouché disposent l’un et l’autre d’indéniables atouts. L’enjeu du dialogue consiste alors à valoriser les siens tout en minimisant ceux de l’adversaire ainsi que sespropres faiblesses. [Chaque homme sait exploiter le faux pas de l’autre lorsqu’il se retrouve en position d’infériorité.]

  • ▪  Talleyrand, impatient de railler Fouché, lui rappelle ses erreurs : « il y a de cela vingt-deux ans, vous avez fait couper en deux morceaux son aîné Louis XIV ». => à l’apogée de son argumentation : il fait preuve d’opportunisme pour entrer dans le jeu du pouvoir. - tournure emphatique mise en relief : « ce qui compte aux yeux des gens, c’est mon talent. » - Talleyrand défend ses intérêts et adopte donc une vision frivole du pouvoir. Il cherche à entretenir les bonnes grâces de la personne (changeant) : paradoxe du « sens de lhonneur » => facilement corruptible ▪ Fouché est un homme d’État engagé : grand respect pour l’institution « je suis le président du Gouvernement provisoire, et la garde nationale est à mes ordres » - Très logique et cartésien : raisonnement par concession « si le roi connaît mon pouvoir, s’il sait qu’ila besoin de moi » => fort sens du devoir / vision conservatrice et stricte de la politique ▪ Talleyrand, pré-révolutionnaire, arbore les attributs de l’arriériste tandis que Fouché, post- révolutionnaire, raisonne en homme d’État : arguments économes et rationnels. - à l’inverse de Talleyrand, Fouché adopte un comportement plutôt violent : « ironique [...] froid [...]sarcastique ». Personnage antipathique. - il reprend les mots utilisés par Talleyrand : « le soutien de mon art [...] le soutien de votre art ! » / « Je peux m’entremettre pour vous [...] vous entremettre ? »


III. Une scène qui interroge des questions contemporaines du pouvoir Talleyrand et Fouché sont emblématiques d’une dualité inconciliable.

Le Souper, Jean-Claude Brisville (1989) Extrait 2 : De « On n’a qu’une parole, il faut donc la reprendre. » (p.48) à « Alors, monsieur, cesera l’Ordre. » (p.51)

Quelle est la conception de la politique et de l’exercice du pouvoir de ces deux hommes ?

I. La conception de Talleyrand Talleyrand adopte une certaine vision de la France, qui est de se tourner vers le passé pour mieuxanalyser le présent et par conséquent l’avenir. ▪ Talleyrand apparaît comme un homme d’une autre époque qui rêvait d’une France idéale : utilisation de superlatifs, et adjectifs mélioratifs : « exemplaire », « la plus belle langue du monde », « des chefs-d’œuvre dans tous les arts » => référence aux arts et lettres = France élitiste + France qui rayonne - Il exprime son ambition pour la France mais le conditionnel passé « je l’aurais », « on y aurait »révèle qu’elle ne s’est pas accomplie. => ce temps nostalgique permet de mieux critiquer l’Empire de Napoléon + tournures hyperboliques « débordée de ses frontières naturelles », « fureur », « Napoléon a tué la douceur de vivre », « j’ai horreur de la démesure » Présent (point de vue) / Passé proche (Napoléon) / Futur proche (Restauration) - Parallélismes de construction : « Je n’ai jamais abandonné un prince avant qu’il ne se fût abandonnélui-même » / « infidèle aux régimes, mais toujours fidèle à la France » / « La Restauration va ramener dans ses fourgons les privilèges, elle ne redonnera pas du génie aux privilégiés » : futur de certitude ▪ Pour la première fois, Talleyrand emploie le registre de langue familier : « je m’en fous » - l’écart de langage fait référence au souper tardif. + relâchement du ton qui se traduit par les apostrophes : « Otrante », « Fouché ». => impression d’intimité et confidence favorisée : « mais cette fois je suis sincère [...] Et puis, je vaisvous faire un aveu ». ▪ Morgue aristocratique / condescendance soulignée par l’ancienneté de la famille : « au tempsd’Hugues Capet » + éloge de la trahison : « souvenir a la gloire de la famille ». + hypotypose. Talleyrand mime une leçon de savoir-faire à Fouché : joindre le geste à la parole pour la dégustation du cognac : mépris renforcé par le pronom indéfini « on ». => conception archaïque de la France ▪ Registre ironique : « vous commencez par ses tiroirs, je suppose ? » fait référence àl’intelligence de Talleyrand et plus largement à son personnage qui s’attache à l’ancien monde, l’inverse de Fouché qui inspire une forme de modernité.

II. La conception de Fouché

  • ▪  Autant Talleyrand apparaît comme un homme du passé, autant Fouché apparaît comme un homme du présent, sans passé prestigieux et donc en position d’infériorité. - mais il est conscient de sa supériorité car il est ministre de la Police : Talleyrand dépendant de Fouché.

  • ▪  Cela implique une certaine frustration qui transparaît dans le langage avec un registre négatif ou des structures privatives : « On n’a qu’une parole », « vous n’avez trahi que par vertu », « mes trahisons n’ont pas ».

Le Souper, Jean-Claude Brisville (1989)

- jalousie : « je vous envie monsieur, d’être né » + haine envers Talleyrand et plus généralement toutce qu’il représente (l’aristocratie) => accumulation d’adjectifs péjoratifs : « Je vous acquitte donc au nom de vos ancêtres meurtriers, parjures et prédateurs » - la violence se manifeste dans les gestes après les mots : « pétrifié d’humiliation – puis il se dresse etd’un geste soudain lance sa coupe vers le mur où elle se fracasse » ▪ Dans ce dialogue, Fouché pose seulement deux questions : - « En somme, vous n’avez trahi que par vertu » : antithèse trahison – vertu - « Et puis ? » : question non verbale qui traduit son impatience /!\ le dialogue se construit également sur la grande ambivalence du portrait du personnage : dignité vs indignité. Il est sensible aux bonnes manières de son interlocuteur mais entend bien sortir gagnant du débat quitte à recourir au chantage ou à la menace. - Portrait d’un homme exclusivement dévoué à sa passion : « Je suis passionné [...] et la mienne est dévorante [...] je suis à son service » ▪ Fouché se livre ensuite à une contre-attaque : - accumulation de verbes à l’infinitif qui expriment la violence, la puissance et l’emprise familiale :« le déchiffrer, le démasquer, l’ouvrir » / « acheter, extorquer » + adverbe de totalité : « tout savoir sur l’individu » => tous les moyens sont bons, mais immoraux - puissance du système mis en place par Fouché : « il faut voir sa figure à mesure quon le découvre :épouvantée, méconnaissable...une bougie qui coule » / « mais quand on perce la dorure... Ah, monsieur, tout ce pus qui s’écoule » => des figures triviales qui traduisent du plaisir que Fouché éprouve à faire souffrir l’autre : monstre et sadisme. ▪ Fouché est opposé à Talleyrand et revendique une revanche - périphrase de l’aristocratie « il se croyaient bien à l’abri sous le brocart et les honneurs » et « Le vrai pouvoir sera aux subalternes, aux espions, aux délateurs » + éloge de la Police (sa force occulte, sa capacité à se dissimuler) par la gradation « C’est ainsi que jevois ma police : indéfinie...protéiforme. Invisible et toute-puissante » + conception d’un Etat policier qui s’apparente à une dictature : « il pointe un doigt vers lui : Alors,monsieur, ce sera lOrdre »

III. Ramener au contemporain : pièce écrite au 20ème siècle mais à quelles fins ? ▪ Le théâtre est politique. - la représentation a un plus grand impact que la lecture solitaire : effet de foule = pouvoir, à l’imagede la démocratie dans la Grèce antique. + singularité du spectacle « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve (Aristophane) ». ▪ Brisville fait entrer le théâtre en résonnance avec des questions contemporaines [Qu’est-ce que la politique ?] par le biais de la vision de Talleyrand confrontée à celle de Fouché : - l’élite : sens de leur supériorité, manipulation des représentants du pouvoir (intéressé et cynique) - le peuple : rage sociale, complexé, rancœur

Le Souper, Jean-Claude Brisville (1989) Extrait 3 : De « Mais parlons de vous, monseigneur. » (p.57) à « Et au néant, Otrante... aunéant. » (p.60)

Quelles sont les armes utilisées par les protagonistes dans ce face à face ? En quoi s’agit-ild’une confrontation indirecte?

I. Fouché déstabilise par le non verbal

▪ Talleyrand pose les mêmes questions à la suite pour contraindre Fouché à donner son accord :« Mais moi puis-je compter sur vous ce soir à Saint-Denis ? » / « Je viendrais vous prendre à dix heures en voiture pour vous conduire à Saint-Denis. ». ▪ Fouché et Talleyrand cherchent à se dominer l’un et l’autre symboliquement.=> Rapport de force : véritable « combat de coqs » - Fouché ne revient pas sur l’accord, mais il veut reprendre le pouvoir, face à Talleyrand qui l’adominé pendant tout le souper, il rétablit un rapport d’égal à égal. ▪ Renversement de situation par le non verbal de Fouché : - la didascalie « Il salue Talleyrand [...] pour sortir » laisse penser que le souper s’achève. / ! \ il montre qu’on ne peut pas le congédier aussi facilement : prise de pouvoir par l’occupation duterritoire, il empiète physiquement sur le territoire de l’autre : « il revient vers Talleyrand » + il agit comme le maître de maison en « congédiant d’un geste le valet » => Fonction d’intimider son adversaire. ▪ Il multiplie les questions sur le duc d’Enghien : « Qu’est-ce qui a pu vous pousser à obtenir sa mort ? [...] Pourquoi l’avez-vous fait assassiner ? [...] Aviez-vous besoin d’intervenir enpersonne – et par écrit ? Étiez-vous apparenté au duc d’Enghien ? » => L’habileté et la force de Fouché résident dans un interrogatoire policier de plus en plus précis : il a les réponses et a compris la motivation de Talleyrand. - métaphore de l’enquêteur « Je vous renifle, et m’aperçois que vous sentez mauvais » + véritable mise en scène : mise en abyme du théâtre dans le théâtre. ▪ Devant l’impassibilité de son interlocuteur, Fouché s’exaspère. Retournement agressif de la situation souligné par deux situations métaphoriques : - « il plaque le candélabre sur la table à la hauteur des yeux de Talleyrand. Celui-ci, ébloui » : littéralement « mettre en lumière », recherche de la vérité - « envoie [sa canne] rouler plus loin » : littéralement « déstabiliser » => sentiment de haine et violence de son attitude en gradation + devant l’inefficacité de l’interrogatoire et à court d’arguments, il utilise l’argumentation adhominem : « Il était jeune, il était innocent, il était fidèle à son roi, il n’avait pas de vice... et il neboitait pas. » => contre-portrait qui critique le physique de Talleyrand par comparaison à un tableau idéal du ducd’Enghien. / !\ Brutalité de Fouché : volonté non assouvie de mettre Talleyrand hors de lui.

III.Deux visions du pouvoir qui se confrontent Conflit politique ou conflit de personnes ? Au prétexte de vouloir régler l’affaire du duc d’Enghien, Fouché règle ses comptes avec Talleyrand. => rapport entre la petite histoire et la grande histoire : comment un pays peut basculer pour une rivalité virile, une querelle virile qui s’ancre dans une joute verbale et non verbale. « Et au néant, Otrante...au néant » : Talleyrand rappelle à Fouché qu’ils ont tous deux tué- selon lui, il n’y a finalement pas d’idéal en politique. = deux visions de la politique se révèlent.

Le Souper, Jean-Claude Brisville (1989)

II. L’endurance de Talleyrand vainqueur

  • ▪  Talleyrand gagne en réalité le conflit car endurant, impénétrable et grand contrôle de lui- même. => véritable décalage entre la violence non verbale de Fouché et l’impassibilité de Talleyrand.[Lui arrive-t-il d’être lui-même ?Humanité ?]

  • ▪  Talleyrand traite Fouché comme un « paysan » : il le renvoie à son milieu modeste – volontéconstante d’humiliation. - il reprend les mots de Fouché : en le renvoyant à son argot : « cuisiner », il le démasque lui-même...

  • ▪  Manifestation de l’intelligence de Talleyrand : il ne donne pas d’arme à Fouché car il ne veutpas que la discussion s’engage de nouveau sur le sujet du duc d’Enghien (pas d’explications ni de réponses précises). - Par l’esprit : Talleyrand n’entre pas dans la querelle, ne cède pas à la violence mais prend plutôt de la hauteur : métaphore « En grimpant tout au haut de l’arbre [...] côte à côte » / « Ne vous en vantez pas[...] ce parfum ». => réduire à néant la possibilité pour Fouché de trouver la vérité sur le meurtre du duc d’Enghien - Talleyrand est pragmatique. Il s’adapte à la situation et aux circonstances + il connaît sa valeur ; ilsait qu’il jouera un rôle important dans le dispositif du prochain gouvernement : « On me connaît bien en Europe et le roi ne l’ignore pas. » + Jeu de QR : « enquêtez-vous ou me confessez-vous ? » + Jeu de polysémie sur l’homophonie du verbe sentir : « encore plus mauvais que moi qui ne sens que le sang ». Fouché dit qu’il ne sent que le sang : chien dressé à sentir les criminels => Talleyrand renverse le sens du verbe à la voix passive : celui qui dégage l’odeur

- Talleyrand relativise son propre pouvoir par la maxime « les évènements se défont. Il ne faut points’y attacher » : présent de vérité générale, tournure impersonnelle. / !\ Fouché n’a aucune vision de la France, aucun sens de la diplomatie. Le personnage se caractérisepar sa vulgarité et trivialité : « il ne faudrait pas que demain je restasse les deux genoux cloués au sol devant le fils de Saint Louis. »

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