Lecture analytique : Le Roi se meurt, Eugène Ionesco (1962)Extrait : Scène d’exposition

Salle du trône, vaguement délabrée, vaguement gothique. Au milieu du plateau, contre le mur du fond, quelques marches menant au trône du Roi. De part et d'autre de la scène, sur le devant, deux trônes plus petits qui sont ceux des deux Reines, ses épouses. A droite de la scène, côté jardin, au fond, petite porte menant aux appartements du Roi. A gauche de la scène, au fond, autre petite porte. Toujours à gauche, sur le devant, grande porte. Entre cette grande porte et la petite, une fenêtre ogivale. Autre petite fenêtre à droite de la scène, petite porte sur le devant du plateau, du même côté. Près de la grande porte, un vieux garde, tenant une hallebarde . Avant le lever du rideau, pendant que le rideau se lève et quelques instants encore, on entend une musique dérisoirement royale, imitée d'après les Levers du Roi du XVIIe siècle. LE GARDE, annonçant. Sa majesté, le Roi Bérenger Ier. Vive le Roi ! Le Roi, d'un pas assez vif, manteau de pourpre, couronne sur la tête, sceptre en main,traverse le plateau en entrant par la petite porte de gauche et sort par la porte de droite au fond. LE GARDE, annonçant. Sa Majesté, la reine Marguerite, première épouse du Roi, suivie de Juliette, femme de ménage et infirmière de Leurs Majestés. Vive La Reine ! Marguerite, suivie de Juliette, entre par la porte à droite premier plan et sort par la grande porte. LE GARDE, annonçant. Sa Majesté, la reine Marie, seconde épouse du Roi, première dans son cœur, suivie de Juliette,femme de ménageet infirmière de Leurs Majestés. Vive la Reine ! La reine Marie, suivie de Juliette, entre par la grande porte à gauche et sort avec Juliette par la porte à droite premier plan. Marie semble plus attrayante et coquette que Marguerite. Elle porte la couronne et un manteau de pourpre. Elle a, en plus, des bijoux. Entre, par la porte du fond à gauche, le Médecin. LE GARDE, annonçant. Sa Sommité, monsieur le Médecin du Roi, chirurgien, bactériologue, bourreau et astrologue à la Cour. Le Médecin va jusqu'à milieu du plateau puis, comme s'il avait oublié quelque chose, retourne sur ses pas et sort par la même porte. Le Garde reste silencieux quelques moments. Il a l'air, fatigué. Il pose sa hallebarde contre le mur, souffle dans ses mains pour les réchauffer. Pourtant, c'est l'heure où il doit faire chaud. Chauffage, allume-toi. Rien à faire, ça ne marche pas. Chauffage, allume-toi. Le radiateur reste froid. Ce n'est pas ma faute. Il ne m'a dit qu'il me retirait la délégation du feu ! Officiellement,du moins. Avec eux, on ne sait jamais. Brusquement, il reprend son arme. La reine Marguerite fait de nouveau son apparition par la porte du fond à gauche. Elle a une couronne sur la tête, manteau de pourpre pas très frais. Elle a un air plutôt sévère. Elle s'arrête au milieu du plateau sur le devant. Elle est suivie de Juliette. Vive la Reine ! MARGUERITE, à Juliette, regardant autour d'elle Il y en de la poussière. Et des mégots par terre. JULIETTE Je viens de l'étable pour traire la vache, Majesté. Elle n'a presque plus de lait. Je n'ai pas eu le temps de nettoyer le living-room. 1

MARGUERITE Ceci n'est pas un living-room. C'est la salle du trône. Combien de fois dois-je te le dire ? JULIETTE Bon, la salle du trône, si Sa Majesté le veut. Je n'ai pas eu le temps de nettoyer le living-room. MARGUERITE Il fait froid. LE GARDE J'ai essayé de faire du feu, Majesté. Ça ne fonctionne pas. Les radiateurs ne veulent rien entendre. Le ciel est couvert, les nuages n'ont pas l'air de vouloir se dissiper facilement. Le soleil est en retard. J'ai pourtant entendu le roi lui donner l'ordre d'apparaître. MARGUERITE Tiens ! Le soleil n'écoute déjà plus. LE GARDE Cette nuit, j'ai entendu un petit craquement. Il y a une fissure dans le mur. MARGUERITE Déjà? Ça va vite. Je ne m'y attendais pas pour tout de suite. LE GARDE J'ai essayé de la colmater avec Juliette. JULIETTE Il m'a réveillée au milieu de la nuit. Je dormais si bien ! LE GARDE Elle est apparue de nouveau. Faut-il essayer encore ? MARGUERITE Ce n'est pas la peine. Elle est irréversible.

Plan possible:

I/Une scène d’exposition presque banale a.Une scène qui remplit tous les attendus d’une scène d’exposition classique

b.Une présentation minutieuse des personnages c.Des didascalies qui permettent une description parfaite du décor II/Des éléments annonçant l’originalité de la pièce a.Une Cour peu commune b.Un cadre spatio-temporel qui reste indéfini malgré les descriptions

c.Une action lourde annonçant l’absurdité de la pièce

Plan détaillé

I/Une scène d’exposition presque banale a. Une scène qui remplit tous les attendus d’une scène d’exposition classique -Fonction descriptive : tous les personnages sont décrits et annoncés, on présente le lieu ou va se déroulerl’action, description de l’ambiance globale grâce aux didascalies -Fonction codifiante : on arrive à identifier le caractère des personnages grâce à leurs actes et comment ledramaturge les décrit. Par exemple on sait que Marie est vaniteuse et que Marguerite respecte l’étiquette à lalettre. -Fonction informative: on a une vague idée de l’intrigue général, quelque chose ne se passe pas comme prévu, ily a des changements qui s’opèrent. Cette fonction complète la fonction descriptive en apportant du sens à ladescription -Horizon d’attente : on voit bien que quelque chose va mal se passer à l’ambiance pesante qui règne sur cette scène, dès le début de la pièce. De plus, certaines répliques intriguent le lecteur, il veut en savoir plus sur ce qu’ilse passe réellement. b. Une présentation minutieuse des personnages -Enjeu : présenter les personnages de manière peu rébarbative. Or ici, elle est un peu lorde avec les annonces du garde. -L’apparition progressive des personnages mime la Cour du Roi avec la redondance des appellations. Cetteprésentation qui se veut noble est cependant brisé lorsqu’on annonce Juliette au même titre/sur la même échelleque le Roi, Marguerite ou Marie. -Les personnages sont présentés par leur relation au Roi, montre son importance même quand il est absent -Les personnages sont presque mécanisés • Médecin Profil très intriguant. Décrit à la fois comme un bourreau et un guérisseur. Assemblage hétéroclyte. Ladénomination de “bourreau” se rajoute à l’univers macabre qui se met en place. Le médecin sait, ici, tout faire. Il lit l’avenir dans les astres, peut guérir les maladies mais peut aussi faire souffrir. Montre la pauvreté du royaume, il y a une seule personne pour tout faire. • Le Roi Bérenger est le porte-parole de Ionesco dans bon nombre de ses oeuvres. Dans Le Roi se meurt, il s’empare desattributs royaux qui lui sont propre. Il marche d’un pas vif et semble déterminé. Cette présentation du Roi dès ledébut cherche à mettre en valeur la détérioration de son état tout au long de la pièce. Dans le titre même de lapièce on a “se meurt”, montre une action en train de se passer et par conséquent sa déchéance physique. • Marguerite Elle est caractérisée par son sérieux mais aussi son aspect mystérieux. On a l’impression qu’elle en sait plus queles autres, notamment avec sa dernière réplique. Avec la présentation de Marie on comprend qu’elle n’est plus aimée par le Roi. Marguerite représente plus largement la raison et l’autorité, la réalité. Le message qu’elle porte peut la faire sembler mauvaise, mais ce n’est pas forcément le cas. • Marie C’est la seconde femme du Roi. Elle est caractérisée par sa coquetterie et sa préciosité. On le voit grâce auxnombreux bijoux qu’elle porte. Encore plus mis en valeur dans la mise en scène de Werler (robe demariée+bijoux). Ainsi, elle devient le symbole même de la royauté superficielle. Marie représente l’attachementà la vie et aux plaisirs que cette dernière offre. Elle représente également la futilité et ne semble pas avoir de raison, seulement des émotions. • Juliette C’est la femme de ménage. Elle a une double fonction, elle représente à la fois la servitude et le peuple. Ellesymbole plus généralement l’opinion public tout du long de la pièce. Elle se démarque cependant des autres personnages avec son prénom anachronique (Juliette est un prénom très contemporain alors que la pièce se déroule au Moyen-Age/Renaissance). Ce personnage apporte également une touche d’humour à l’ensemble de la pièce. Juliette a un caractère trivial qui lui donne de l’importance, importance qu’elle ne peut pas obtenirsimplement par son statut de servante. • Le Garde Il n’a pas de fonction principale dans la pièce, il occupe cependant une place de choix dans la scène d’exposition en annonçant l’ensemble des personnages. Il fait alors office de choeur, comme dans les tragédies classiques. LeGarde parle pour lui-même, cela montre son impuissance. Il fait un petit peu pitié. Au fil de la pièce, il est demoins en moins sous l’emprise du Roi, ce qui montre le manque d’emprise de celui-ci sur ses serviteurs et fidèles. -Avec toutes ces personnalités on en arrive à une instabilité du genre théâtrale mis en place. En effet, Ionesco y mélange des personnages caractéristiques à la fois de la comédie et de la tragédie. c. Des didascalies qui permettent une description parfaite du décor -Les didascalies sont des phrases en début, milieu ou fin de scène qui apporte des indices sur le jeu des acteursou le décor. Ces dernières sont essentielles pour comprendre l’action. Elles peuvent également permettre decomprendre les liens entre les personnages. -Les didascalies sont très importantes dans le Roi se meurt et viennent réduire la liberté du metteur en scène. Dans Le Roi se meurt elles peuvent servir à, plus largement, se moquer des personnages pour accentuer le ridicule de ces derniers. -Au milieu de l’action solennelle, voire mécanique, de cette scène d’exposition, Ionesco inscrit un décor vraisemblable en partie, mais anachronique d’un autre -On a une description très minutieuse du décor avec l’emplacement de chaque porte, de chaque fenêtre. Ionescolaisse cependant un peu de liberté au metteur en scène avec “vaguement délabrée” ou encore “vaguement gothique”. Autrement, tout est fait pour que l’on se croit dans une tragédie classique ou la rigueur estomniprésente dans la description des lieux.

II/Des éléments annonçant l’originalité de la pièce a. Une Cour peu commune -Le dramaturge lui-même veut que son intrigue se déroule dans la Cour d’un roi (didascalies du début) -Vision presque caricaturale grâce au burlesque. On essaie de donner un aspect digne et noble à une Cour pauvre, dans un château en ruine -Musique des Levers du Roi ajoute à l’aspect caricatural -Cour presque comique, peu d’organisation, met en place le burlesque -C’est l’assemblage de tous les éléments hors du communs présents chez les personnages qui créent cette Cour b. Un cadre spatio-temporel qui reste indéfini malgré les descriptions -Cadre spatio-temporel si bien détaillé qu’on y remarque de nombreux anachronismes -Le château aux allures rustiques fait penser au Moyen-âge (style gothique et hallebarde), les Levers du Roi fontpenser à la Renaissance, le radiateur fait penser à l’époque moderne -On a aussi les mégots par terre qui n’ont pas leur place dans un château du Moyen-âge -On remarque de ce fait la dégradation du cadre spatial par sa saleté. Toute la poussière et ses mégots, mis en valeur par les répliques de Juliette, montrent la décadence de la situation. Elle annonce en parallèle la mort de quelque chose, ici du Roi -Le fait que Juliette n’ai pas eu le temps de nettoyer montre qu’il manque de quelque chose, autre que le lait, il y a une pénurie. C’est la mort des ressources vitales -Les craquellements dans le mur s’élargissant en fissure montrent la tournure de l’intrigue -Cela montre plus largement le pouvoir royal en chute. Par exemple les radiateurs ne fonctionnent plus, le soleil ne veut pas se lever. La nature reprend le pouvoir. -On a aussi le dysfonctionnement du temps, l’idée du temps revient tout le temps “pas eu le temps”, “en retard”-Il y a des éléments répétitifs “apparu de nouveau”, ou des événements rapides -Le mot “irréversible” montre l’aspect tragique amplifié par le cadre spatio-temporel. La pièce adopte petit à petit une structure et des thèmes tragiques (en partie grâce au burlesque créé par tous ces éléments, personnages et cadre) c. Une action lourde annonçant l’absurdité de la pièce -Tous les éléments évoqués précédemment montrent qu’un événement macabre se prépare dans l’ombre. L’action en fait partie -Tout semble se passer très lentement, de façon statique. Les didascalies donnent un rythme très lent àl’ensemble de la scène. -Montre le burlesque et son importance dans l’œuvre. -La mort est évoquée implicitement partout dans cette scène d’exposition -L’action, pour mettre en avant le burlesque, utilise différents types de comiques Le comique de caractère+répétition : incarné par le garde avec ses saluts et sa personnalité presque grotesque Le comique de langage : utilisation de termes anachroniques comme “living-room”. Paradoxe car c’est danscette salle que le Roi va mourir Le comique de situation : il naît du décalage entre la trivialité quotidienne et la dignité royale. La dignité du roi est aussi remise en cause par la façon dont il se déplace. Le radiateur est autant mis en valeur que le trône

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