Lecture analytique: Madame Bovary, Gustave Flaubert (1854)Extrait : « La lune de miel d’Emma »

Elle songeait quelquefois que c’étaient là pourtant les plus beaux jours de sa vie, la lune de miel,comme on disait. Pour en goûter la douceur, il eût fallu, sans doute, s’en aller vers ces pays à noms sonores oùles lendemains de mariage ont de plus suaves paresses ! Dans des chaises de poste, sous des stores de soie bleue, on monte au pas des routes escarpées, écoutant la chanson du postillon, qui se répète dans la montagne avec les clochettes des chèvres et le bruit sourd de la cascade. Quand le soleil se couche, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers ; puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les doigts confondus, on regarde les étoiles en faisant des projets. Il lui semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du bonheur, comme une plante particulière au sol et qui pousse mal tout autre part. Que ne pouvait-elle s’accouder sur le balcon deschalets suisses ou enfermer sa tristesse dans un cottage écossais, avec un mari vêtu d’un habit de velours noir àlongues basques, et qui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes ! Peut-être aurait-elle souhaité faire à quelqu’un la confidence de toutes ces choses. Mais comment direun insaisissable malaise, qui change d’aspect comme les nuées, qui tourbillonne comme le vent ? Les mots lui manquaient donc, l’occasion, la hardiesse. Si Charles l’avait voulu cependant, s’il s’en fût douté, si son regard, une seule fois, fût venu à larencontre de sa pensée, il lui semblait qu’une abondance subite se serait détachée de son cœur, comme tombe la récolte d’un espalier quand on y porte la main. Mais, à mesure que se serrait davantage l’intimité de leur vie ; un détachement intérieur se faisait qui la déliait de lui. La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde ydéfilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotion, de rire ou de rêverie. Il n’avait jamais été curieux,disait-il, pendant qu’il habitait Rouen, d’aller voir au théâtre les acteurs de Paris. Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put, un jour, lui expliquer un terme d’équitation qu’elle avait rencontré dans un roman. Un homme, au contraire, ne devait-il pas, tout connaître, exceller en des activités multiples, vous initieraux énergies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères ? Mais il n’enseignait rien, celui-là, ne savait rien, ne souhaitait rien. Il la croyait heureuse ; et elle lui en voulait de ce calme si bien assis, de cettepesanteur sereine, du bonheur même qu’elle lui donnait. Elle dessinait quelquefois ; et c’était pour Charles un grand amusement que de rester là, tout debout à la regarder penchée sur son carton, clignant des yeux afin de mieux voir son ouvrage, ou arrondissant, sur sonpouce, des boulettes de mie de pain. Quant au piano, plus les doigts y couraient vite, plus il s’émerveillait. Ellefrappait sur les touches avec aplomb, et parcourait du haut en bas tout le clavier sans s’interrompre. Ainsi secoué par elle, le vieil instrument, dont les cordes frisaient, s’entendait jusqu’au bout du village si la fenêtre étaitouverte, et souvent le clerc de l’huissier qui passait sur la grande route, nu-tête et en chaussons, s’arrêtait à l’écouter, sa feuille de papier à la main. Emma, d’autre part ; savait conduire sa maison. Elle envoyait aux malades le compte des visites, dansdes lettres bien tournées, qui ne sentaient pas la facture. Quand ils avaient, le dimanche, quelque voisin à dîner,elle trouvait moyen d’offrir un plat coquet, s’entendait à poser sur des feuilles de vigne les pyramides de reines- claudes, servait renversés les pots de confitures dans une assiette, et même elle parlait d’acheter des rince-bouche pour le dessert. Il rejaillissait de tout cela beaucoup de considération sur Bovary. Charles finissait par s’estimer davantage de ce qu’il possédait une pareille femme. Il montrait avecorgueil, dans la salle, deux petits croquis d’elle, à la mine de plomb, qu’il avait fait encadrer de cadres très largeset suspendus contre le papier de la muraille à de longs cordons verts.

Plan possible:

I/Charles, un homme peu à la hauteur

a.Les manques de Charles b.Un homme égocentrique II/Les désillusions d’Emma a.Une femme inapte à affronter la réalité

b.Une héroïne déçue III/Un couple voué à l’échec a.Des personnages antithétiques b.Une alliance impossible c.Un couple décrédibilisé par l’ironie de l’auteur

Plan détaillé:

I/ Charles, un homme peu à la hauteur a. Les manques de Charles -Il est incompétent: “il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer au pistolet”. L’accumulation des “ni”accable le personnage -Rythme ternaire: répétition ni. Crée un effet d’ouverture, suggère d’autres défauts -Images associées à Charles le dévalorisent: “La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue”. Comparaison renvoie au manque d’originalité de Charles, appuie sur sa pauvreté intellectuelle -Charles n’a aucune compétence et la syntaxe des phrases témoignent du mépris d’Emma b. Un homme égocentrique -Il ne cesse de parler de ses talents et de ce qu’il possède: “Charles finissait par s’estimer de ce qu’il possédait une femme pareille”. -”Il montrait avec orgueil deux petits croquis d’elle (...) qu’il avait fait encadrer de cadres très larges”. On insistesur l’aspect démesuré, encadre deux minuscules croquis. -Personnage ridicule qui utilise les qualités de sa femme pour se tirer vers le haut et les exagère. -Charles néglige sa femme: “Il la croyait heureuse”, il se cantonne dans ses incertitudes -L’irréel du passé montre que Charles est responsable du malaise d’Emma

II/ Les désillusions d’Emma a. Une femme inapte à affronter la vie -Influencée par la lecture de romans. S’imagine de l’exotisme et la passion. C’est ça qui fait la qualité d’unerelation amoureuse. -La lune de miel en montagne permet à Emma de se transporter dans un cadre idyllique. Bercée par les illusions des romans pastoraux (retranchement amoureux) -Pleine de clichés romanesques, attend un amour idéalisé b. Une héroïne déçue -Long monologue intérieur au discours indirect libre pendant les deux premiers paragraphes. -Elle n’a que le désir et l’imagination, Elle se rend compte de la platitude du réel comparée aux péripéties et à lapassion romanesque

III/Un couple voué à l'échec a. Des personnages antithétiques -Charles n’évolue pas, il est statique. Emma est à l’opposé, veut toujours de la nouveauté et veut s’évader duquotidien monotone -Emma rêve d’un amant aux antipodes de Charles mais celui-ci éprouve un amour maladroit et sincère pour sa femme b. Une alliance impossible -Narrateur omniscient analyse la psychologie d’Emma -”Mais à mesure que se serrait davantage l’intimité de leur vie, un détachement intérieur se faisait qui la déliait de lui”. Antithèse des termes de la protase et de l’apodose. Souligne le paradoxe de la vie conjugale et le drame intérieur d’Emma c. Un couple décrédibilisé par l’ironie de l’auteur -Traits exagérés de l’exaltation et de la médiocrité. Ainsi il se moque de ses personnages -Emma n’est pas épargnée, registre lyrique du premier paragraphe=parodie du romantisme avec l’amour et l’expression des sentiments personnels -Se moque de ses désillusions et l’aveuglement que celles-ci provoquent -Malaise d’Emma vient d’un déséquilibre, elle se prend à son propre piège -Charles est moqué avec son admiration béate pour sa femme, il prend tout pour un talent.


Textes complémentaires :

Le Roman expérimental rassemble les articles écrits et publiés par Zola, parallèlement à ses récits, afin de définir et de justifier la méthode naturaliste. Composé de plusieurs sections, le recueil consacre l'une d'elles au roman et à ce que l'écrivain nomme le sens du réel. Le sens du réel, c'est de sentir la nature et de la rendre telle qu'elle est. Il semble d'abord que tout le monde a des yeux pour voir et que rien ne doit être plus commun que le sens du réel. Pourtant, rien n'est plus rare. [...] Que de romanciers croient voir la nature et ne l'aperçoivent qu'à travers toutes sortes de déformations !Ils sont d'une bonne foi absolue, le plus souvent. Ils se persuadent qu'ils ont tout mis dans un tableau, que l'œuvre est définitive et complète. Cela se sent à la conviction avec laquelle ils ont entassé les erreurs de couleurs et de formes. Leur nature est une monstruosité, qu'ils ont rapetissée ou grandie, en voulant en soigner le tableau. Malgré leurs efforts, tout se délaie dans des teintes fausses, tout hurle et s'écrase. Ils pourront peut- écrire des poèmes épiques, mais jamais ils ne mettront debout une œuvre vraie, parce que la lésion de leurs yeux s s'y oppose, parce que, lorsqu'on n'a pas le sens du réel, on ne saurait l'acquérir. [.] Quand j'ai lu un roman, je le condamne, si l'auteur me parait manquer du sens du réel. Qu'il soit dans un fossé ou dans les étoiles, en bas ou en haut, il m'est également indifférent. La vérité a un son auquel j'estime qu'on ne saurait se tromper Les phrases, les alinéas, les pages, le livre tout entier doit sonner la vérité. On dira qu'il faut des oreilles délicates. Il faut des oreilles justes, pas davantage. Et le public lui-même. qui ne saurait sepiquer d'une grande délicatesse de sens, entend cependant très bien les œuvres qui sonnent la vérité Emile Zola, Le Roman expérimental, « Du roman », 1880

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