Lecture analytique : Manon Lescaut, Abbé Prévost (1731)Extrait : « La mort de Manon »

Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et jen’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Ellesentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent connaîtreque la fin de ses malheurs approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vousrapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement. Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamaisplus heureuse. Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chèreManon. Mon dessein était d’y mourir; mais je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l’enterrer et d’attendre la mort sur sa fosse. J’étais déjà si proche de ma fin, par l’affaiblissement que le jeûne et la douleur m’avaient causé, que j’eus besoin de quantité d’efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j’avais apportées. Elles me rendirent autant de force qu’il en fallait pour le triste office que j’allais exécuter. Il ne m’était pas difficile d’ouvrir la terre, dans le lieu où je me trouvais. C’était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée, pour m’en servir à creuser, mais j’en tirai moins de secours que de mes mains. J’ouvris une large fosse. J’y plaçai l’idole de mon cœur après avoir pris soin de l’envelopper de tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu’après l’avoir embrassée mille fois, avectoute l’ardeur du plus parfait amour. Je m’assis encore près d’elle. Je la considérai longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer la fosse. Enfin, mes forces recommençant à s’affaiblir et craignant d’en manquer tout à faitavant la fin de mon entreprise, j’ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu’elle avait porté de plusparfait et de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j’invoquai le secours du Ciel et j’attendis la mort avec impatience. Ce qui vous paraîtra difficile à croire, c’est que, pendant tout l’exercice de ce lugubre ministère, il ne sortit point unelarme de mes yeux ni un soupir de ma bouche. La consternation profonde où j’étais et le dessein déterminé demourir avaient coupé le cours à toutes les expressions du désespoir et de la douleur Aussi, ne demeurai-je paslongtemps dans la posture où j’étais sur la fosse, sans perdre le peu de connaissance et de sentiment qui me restait. Manon Lescaut, l’Abbé Prévost, 1731

Antoine François Prévost (1697-1753) : Antoine François Prévost, également appelé Abbé Prévost un auteur ecclésiastique, aux tendances libertines.Très indécis concernant ses choix de vie, il alternera entre le monastère et l’armée plusieurs fois au cours de savie. Il passe ses heures perdues à écrire des romans aux tendances libertines. Il justifiera ses oeuvres par un devoir de morale, il faut remettre les français dans le droit chemin.

Manon Lescaut, 1731 : Manon Lescaut est un roman-mémoires écrit par l’Abbé Prévost et publié en 1731. Celui-ci est le 7ème tome del’œuvre du même auteur Mémoires et Aventures d’un homme de qualité qui s'est retiré du monde. Dans ce récit,le chevalier Des Grieux conte à l’Homme de Qualité son aventure amoureuse avec Manon Lescaut, une jeune fille dénuée de toute morale, rêvant de la vie mondaine parisienne. Contexte de l’extrait : Manon Lescaut doit être déportée en Louisiane. Le chevalier Des Grieux décide de l’accompagner, ne pouvantpas laisser sa bien aimée seule. Ils doivent alors faire face au fiancé de Manon qu’ils combattent, sans succès.Les amants se replient dans le désert ou Manon montre quelques signes de faiblesse, annonçant une mort certaine. Eléments d’introduction : -Le roman occupe une place mineure dans la littérature du XVIIIème siècle. -Nombreux romans peu influents à l’époque. Genre romanesque mieux vu depuis La Princesse de Clèves deMadame de La Fayette (1678). -Romans libertins venus d’Italie. Abbé Prévost va répandre ce courant en France avec Manon Lescaut Problématique étudiée ici : En quoi la mort de Manon permet-elle à l’auteur de critiquer les comportements libertins avec un récitrétrospectif emprunt de désespoir et de sagesse? Plan possible: I/Un récit difficile a. Caractéristiques de narration b. Le récit impossible II Une mort pathétique a. Un couple uni dans la mort b. Le pathétique de cette scène III/Le sens de la mort de Manon a. Un châtiment divin b. Une mort rédemptrice

Plan détaillé


I/ Un récit difficile a. Des caractéristiques de narration particulières -Récit rétrospectif du chevalier Des Grieux à l’Homme de Qualité -Opposition du je “narrant” et du je “narré”. Rupture des temps avec système du présent et temps du passé.-Nombreuses adresses au lecteur/à l’Homme de Qualité “N’exigez point de moi...” a. Le récit impossible -Le chevalier Des Grieux ne peut pas tout nous raconter -Très pudique, respecte la bienséance -Nombreux euphémismes, le mot “mort” n’est jamais employé. Le narrateur préfère “expirer” et parle de la mort de sa bien aimée comme d’un “malheur” -Style noble avec des figures de style classiques -La mort est suggérée

II/Une mort pathétique a. Un couple uni dans la mort -Gestes d’amour de Manon, jusqu’au dernier instant elle aime le Chevalier Des Grieux et le lui fait comprendre -Mort calme baignée dans les gestes esquissés -Cette attachement est réciproque: “Ma chère maîtresse”, “Les tendres consolations de l’amour” -Lexique de l’amour et du corps sont employés ensemble “Je me soumis à ses désirs”, “la chaleur de mes soupirs” --Le vocabulaire du soin corporel et de la douleur ne font plus qu’un en celui de l’amour. L’amour et la mort s’assemblent et vont ensemble -Synecdoques de l’union charnelle, le corps n’est désigné que par les mains et la bouche -Lorsque Des Grieux enveloppe Manon de ses vêtements=il l’accompagne dans la mort, une partie de lui est partit avec elle -Le chevalier fait preuve de prévenance: champ lexical de la réserve “Je n’osais pousser le moindre souffle”-Reprises nominales hyperboliques -Dernière expression au plus que parfait=existence Manon révolue, euphémisme b. Le pathétique de la scène -A présent, le chevalier Des Grieux vit avec peine étant donné la lourdeur de son récit: “ -3 références temporelles: mort de Manon, récit à Calais, l’avenir. On constate que la mort de Manon a dévasté la vie de Des Grieux -Amplifié par le sens que Des Grieux donne à cette mort, à présent il survit. Le souvenir de son agonie reste ancré dans sa mémoire -Personnification “mon âme semble reculer” donne de la puissance à ce sentiment

III/Le sens de la mort de Manon a.Un châtiment divin -Mort de Manon=châtiment de Dieu pour les fautes que les amants ont commis. b. Une mort rédemptrice -Réhabilitation du personnage de Manon, on montre sa tendresse, son dévouement et son courage -Episode Nouvel-Orléans est en rupture avec le reste du roman -Manon meurt apaisée en sachant que son amour est réciproque vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse” -Nombreux euphémismes de la mort « Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable » -Des Grieux doit vivre un enfer éternel -Rapprochement avec Racine et Corneille: la passion est destructrice -Bonheur impossible -Des Grieux très marqué par la morale chrétienne

Posts récents

Voir tout

Fiche texte: Signe, Apollinaire

OE : La poésie du XIXe au XXe siècle Parcours : Modernité poétique ? Introduction : Publiée en 1913, au terme d’une longue maturation, Alcool rassemble des poèmes écrits depuis 1898. Ce recueil est l’

©2020 par ElèvesSolidaires. Créé avec Wix.com