« Les obsèques de la Lionne », Fables, La Fontaine, livre VIII (1678)

Le contexte : En 1678, La Fontaine écrit « Les obsèques de la Lionne », une fable extraite du second livre des Fables, dans lequel il aborde, plus généralement, des problématiques plus sombres et plus amères. LaFontaine ne s’adresse pas aux enfants [vs Le Corbeau et le Renard par exemple] - il s’inspire des écrivains de l’antiquité grecque, notamment Ésope. - fabuliste de longue date, il se défait progressivement des artifices du genre => critique du pouvoir plus frontale [Les Animaux de la Peste, 1ère fable du recueil] Dans « Les obsèques de la Lionne », LF ne fait pas véritablement un blâme de la monarchie absolue de droit divin, mais cette fable renvoie aux artifices de la cour. => critique ouverte de la nature des comportements humains (vices du pouvoir et hypocrisie) Comment Jean de La Fontaine dénonce-t-il l’hypocrisie des courtisans ?

I. Une fable différente, qui réfléchit la cour du roi a. Une fable satirique ▪ La fable se présente comme un récit construit selon le schéma classique : - une situation initiale (la mort de la Lionne pleurée par les courtisans) - un élément perturbateur (le Cerf qui ne pleure pas est dénoncé) - des péripéties (le Roi condamne le Cerf qui prétend avoir vu la Reine en rêve) - un dénouement (le Cerf retourne la situation à son avantage et est gracié) ▪ La Fontaine met en relation le lecteur avec le titre dès le premier vers : « La femme du Lion mourut » => captatio benevolentiae. + Narrateur très présent, jugements clairs : adresses directes « Jugez », « je définis ». => Deux morales dans la fable qui rendent la critique de l’hypocrisie des courtisans plus explicite : - Vers 17-23 : « Je définis la cour un pays où les gens [...] simples ressorts. » - Vers 52-55 : « Amusez les Rois par des songes [...] vous serez leurs amis ». Les impératifs de conseils établissent une connivence avec le lecteur.

b. L’artifice de l’anthropomorphisme qui renvoie à l’artifice de la cour elle-même

  • ▪  Critique des dérives de la monarchie surtout centrée sur les courtisans : - scène de spectacle de la cour du roi : vaste théâtre où tout le monde feint y compris le roi qui se met en scène énormément.

  • ▪  Il s’agit d’une des fables de LF qui est la plus véritablement calquée sur une communauté humaine : désignation « Lion » et « Lionne » / !\ pas ancrés dans un univers animal : lexique administratif « investir », « prévôts », « cérémonie », « messieurs les courtisans » + les courtisans ne sont pas animalisés => le prétexte de l’anthropomorphisme est donc seulement un prétexte

  • ▪  Critique des artifices de la cour en parallèle de la critique des artifices de la fable : « Simples ressorts. » Les rouages d’une grande machine. LF est le marionnettiste de la fable et de la courpar réflexion. => Véritable mise en scène théâtrale où tout est faux. Les obsèques sont un véritable spectacle visuel et sonore : « cris », « résonna », « rugir », « gémissantes ».

« Les obsèques de la Lionne », Fables, La Fontaine, livre VIII (1678)

II. La trame dramatique

a. Critique de la cour ▪ Critique du comportement des courtisans à la cour du Roi Soleil : - leur empressement : « aussitôt chacun accourut », càd qu’ils viennent tous sans délai ni hésitation. Lapromptitude témoigne de la volonté quasi instinctive du courtisan de plaire au puissant. => hypocrisie exagérée et ironique au vers 5 « Qui sont surcroît d’affliction » + flatterie du roi : « Pours’acquitter » - unanimité des courtisans : « chacun », « la compagnie », « Messieurs les Courtisans » + pronom personnel indéfini « on » => termes génériques qui mettent en évidence une idée de masse : pas d’identité propre, esprit decorps. - déshumanisation totale : « On dirait qu’un esprit anime mille corps ; / C’est bien là que les gens sontde simples ressorts. » Les courtisans sont des pantins sans volonté propre, des êtres inertes et apathiques. [Comme les automates du 17ème siècle]. => le caractère inhumain les rend monstrueux : « mille corps » renvoie à un monstre surnaturel et « esprit » à une présence diabolique. ▪ Ironie agressive de La Fontaine : « rugir en leurs patois ». Le patois contraste avec les bonnes manières réclamées par une cour raffinée qui se donne en modèle. + « Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents » deux structures antithétiques : oxymore + chiasme=> vacuité de la cour, rien n’est important. ▪ L’organisation de la cour de France sous Louis XIV est basée sur le mimétisme : trinités des rimes : « être / parêtre / maître » + métaphores animales. « Peuple caméléon » : changement d’humeur, pas d’émotions réelles (superficiel), apathiques / « peuple singe du maître » : imitation, faux-semblants ▪ Critique de l’impitoyabilité des courtisans entre eux : - Fluidité et facilité de parole dénonciatrice du courtisan : « un flatteur l’alla dire » allitération en « l ». + verbe « soutint » renchérit sur la force du courtisan qui face au mensonge et au roi reste tout à fait solide. - dérives de l’organisation du royaume : dénonciation de l’opportunisme, non pas pour des motifspersonnels mais pour être au plus proche du roi. => délation pour plaire au roi et avoir plus de privilèges.

b. La critique du roi ▪ Mort de la Lionne lapidaire et factuelle. La mort est accessoire : => l’important est le dispositif des obsèques car tout est théâtre est représentation. - le Lion administre les obsèques de sa femme : très autoritaire et très froid « Un tel jour, en tel lieu ; ses Prévôts y seraient / Pour régler la cérémonie, / Et pour placer la compagnie. » /!\ pendant la cérémonie, il se met en scène : il pleure et orchestre quand il faut pleurer « Le Prince auxcris s’abandonna, / Et tout son antre en résonna »

« Les obsèques de la Lionne », Fables, La Fontaine, livre VIII (1678)

=> spectacle de la douleur : la tristesse feinte du roi donne sa légitimité au pouvoir si la cour l’imite. ▪ Roi autoritaire et tyrannique : abus du pouvoir royal et arbitraire - Rapport de force. Supériorité démesurée extrême qui en devient ridicule : « Nous nappliqueronspoint sur tes membres profanes / Nos sacrés ongles » => Il ne juge pas mais rend une sentence. Comparaison avec Salomon, un roi biblique qui est symbole de la justice : « La colère du Roi, comme dit Salomon, / Est terrible, et surtout celle du roi Lion » ▪ Dénonciation de l’organisation du Royaume : délation par les courtisans (plaire au roi / avoir plus de privilèges) : « Un flatteur l’alla dire, / Et soutint qu’il l’avait vu rire. - Influence des mensonges des courtisans qui entraîne le roi à condamner au supplice : « venez Loups, / Vengez la Reine, immolez tous / Ce traître ». => naïveté du roi qui croit aux fables qu’on lui raconte : « Amusez les Rois par des songes, / Flattez- les, payez-les d’agréables mensonges, / Quelque indignation dont leur cœur soit rempli, / Ils goberont l’appât, vous serez leur ami. ». La Fontaine le tourne en ridicule.

c. Le personnage du Cerf complète la critique du roi ▪ Paradoxalement le Cerf est le seul doté d’émotions authentiques. - répétition : « le Cerf ne pleura point [...] Bref, il ne pleura point ». [Comme pour la mort de la reine, description factuelle contraste avec l’empathie jouée de la Cour.]/ !\ Le roi ne lui reproche pas de ne pas avoir pleuré, mais de ne pas l’avoir imité : « tu ne suis pas les gémissantes voix ». ▪ Retournement de situation qui souligne l’habileté de l’imagination instantanée du Cerf, sonintelligence et sa capacité à inventer aussi rapidement un aussi gros mensonge. => la mise en abyme de fable dans la fable sauve le Cerf face au pouvoir arbitraire du roi. - Comment manipuler celui qui manipule ? Le Cerf retourne la situation à son avantage. Pour sauver sa peau, le Cerf crée un mensonge : le discours posthume de la reine mis en scène par le Cerf tranche avec la réalité. => l’efficacité de la fable est de faire émerger dans la langue le contraste entre le réel (brutal) etl’invention (poétique). Utilisation de l’hypotypose : « Votre digne moitié couchée entre des fleurs » ▪ Le Cerf est l’incarnation du pouvoir de la parole, de l’éloquence et de la mise en scène. Lemensonge et apprécié par le roi car il le flatte, comme tous les courtisans finalement. Le marionnettiste change de place : le Cerf se fait oracle pour influencer le roi. - La Lionne qui est une harpie apparaît canonisée dans le récit du Cerf / il fait entrer le Lion chez les saints. + hyperbole « Miracle, apothéose » => tableau religieux // monarchie de droit divin, dans le but de doublement légitimer son pouvoir.

30 vues

Posts récents

Voir tout

Fiche texte: Signe, Apollinaire

OE : La poésie du XIXe au XXe siècle Parcours : Modernité poétique ? Introduction : Publiée en 1913, au terme d’une longue maturation, Alcool rassemble des poèmes écrits depuis 1898. Ce recueil est l’

©2020 par ElèvesSolidaires. Créé avec Wix.com