Dissertation: Peut-on se libérer de sa culture ?

Mis à jour : juin 11


Les philosophes de lumières voulaient se libérer de leur culture pour faire parler l’Universel en eux. Ainsi, se libérer de sa culture induit qu’on est enfermé dans notre propre culture et donc qu’il faut s’en défaire. En Allemand, on différencie la Kulture qui renvoie aux traditions d’un peuple, son essence, son folklore… et Bildung qui correspond à l’élévation et l’éducation. Selon ce deuxième sens, la culture pourrait amener l’Homme vers l’Universel, c’est ce à quoi aspiraient les philosophes des lumières. C’est l’injonction selon laquelle il faudrait s’arracher à ses déterminations natives.

Cependant, on peut se demander si vouloir se libérer de sa culture n’est pas une injonction créée elle-même par sa propre culture. Cela pourrait revenir à de l’ethnocentrisme et donc conduire à l’enfermement dans celle-ci. Le paradoxe auquel il faudra répondre sera donc de savoir comment on peut réellement devenir libre vis-à-vis de sa propre culture.

Se demander si on peut se libérer de sa culture peut être compris de différentes manières : Cela peut se revenir à se demander si on est capable de s’en libérer de cette dernière ou si cela est légitime.

Pour répondre à la première question, on peut s’interroger sur la capacité de l’homme à se libérer de sa culture. Ainsi, la culture entraine un déterminisme étant donné qu’on baigne dans celle-ci depuis notre plus jeune âge. Etant donné que la culture peut nous enfermer, il devient très difficile de s’en libérer. En effet, se libérer de sa culture peut sous-entendre vouloir changer de culture. Pourtant, on connait des cultures très prégnantes dont il est quasiment impossible de se défaire. Par exemple la culture japonaise est tellement forte que le monde moderne japonais coexiste avec des traditions ancestrales. Ainsi, le fonctionnement familial est encore très marqué par la soumission de la belle-fille à sa belle -famille, lorsqu’une jeune femme se marie. L’imprégnation de la culture sur certains individus peut être plus ou moins forte et donc plus ou moins déterminante dans la vie de ces individus. Pour certains, qui auront eu des liens difficiles avec leur parents, la culture peut être une structure importante, un socle sur lequel ils peuvent s’appuyer et affirmer leur identité. Il serait donc difficile pour ces derniers de changer ou de se passer de leur héritage culturel, ce dernier leur donnant un sentiment d’appartenance qui peut être structurant et rassurant. Par ailleurs, on peut se trouver déterminé par notre culture en agissant inconsciemment avec les critères de cette dernière. A l’époque du colonialisme, la civilisation occidentale était convaincue qu’elle était dominante sur les autres. Outre la volonté d’utiliser les ressources (humaines et naturelles) des pays colonisés, les colons avaient une volonté consciente de les « éduquer » selon leurs critères culturels. L’ethnocentrisme était un phénomène très présent mais peu remis en question. Au fil des siècles, la colonialisme a été de plus en plus critiqué et condamné. La civilisation occidentale n’a plus cherché à transmettre aux peuples étrangers une culture qui n’était pas la leur lorsqu’elle venait pour y travailler (médecins du monde, par exemple). Ainsi, mère Teresa est partie d’Europe pour aller en Inde afin de venir en aide aux « intouchables », dans le seul but de les accompagner vers la mort et plus de dignité. Celle-ci considérait qu’aucun Homme ne méritait de mourir seul et d’être exclu de la sorte. Cependant, même cette vision des choses peut être vue comme Occidentale, à l’opposé de l’interprétation de la maladie par les indiens (la réincarnation après une première vie et donc l’exclusion qui en découle), qui est un phénomène culturel. Ainsi, sans le vouloir, mère Teresa a amené sa culture et ses propres références dans ce pays. Il semble donc que les Hommes soient largement déterminés par une culture, voire complètement imprégnés par celle-ci.

Dans un second temps, on pourrait se demander s’il serait légitime de vouloir se libérer de sa culture. Autant, il parait légitime de vouloir s’affranchir de certains déterminismes mais il pourrait être deshumanisant de ne pas avoir un « minimum » culturel. En effet, on peut voir une légitimité à vouloir se libérer de certaines contraintes culturelles qui limitent les Hommes. Cette « Kulture » peut être constitué d’un ensemble de normes qui s’avèrent parfois anciennes et dépassées. Ainsi, la culture est un héritage légué de générations en générations, mais qui se doit d’évoluer. Par exemple, pendant des années, la culture occidentale bourgeoise a valorisé le fait que les mères restaient au foyer, avec leurs enfants, pendant que leurs époux allaient travailler, modèle qui semble aujourd’hui largement obsolète. Les règles sociales et culturelles sont contingentes et varient selon les civilisations. Certains comportements, d’une culture donnée, peuvent être considérés comme déviant par une autre. De ce fait, la culture porte la marque du relatif et du divers. Par exemple, manger avec des couverts est une norme occidentale alors que dans certains pays d’Afrique on mange avec ses doigts. Cette pratique a longtemps été mal jugée par les occidentaux, qui pouvaient qualifier certains peuples africains de « mal élevés ». Il convient donc de se libérer d’une certaine conception de la culture, trop ethno centrée. Pourtant, il ne serait pas légitime de se libérer complètement de sa culture. Il faut, en effet, que l’Homme réponde à des références universelles. Il faut qu’il y ait une sorte de « minimum » culturel correspondant à ces critères universels. Ce minimum pourrait correspondre au point d’articulation entre le naturel et le culturel, entre l’humanité et la pure animalité. Il pourrait représenter également la différence entre les peuples civilisées et « barbares ». Lévi-Strauss définit la prohibition de l’inceste comme cette limite. Freud va encore plus loin en listant l’inceste, le meurtre et le cannibalisme comme les tabous qui marquent le passage au stade culturel. Il faudrait donc se débarrasser des pulsions primitives de l’Homme, grâce à la culture. Il s’agit donc « dompter » ces pulsions pour réguler les rapports humains et vivre ensemble selon d’autres lois que celles de la nature. Avec la culture, l’Homme fixe des interdits qui relèvent de la moralité. Cette moralité peut être la base de « lois » propres à tous les Hommes. Avec la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, il y a eu une « extension » des premiers principes civilisateurs et la notion d’une dignité irréductible à chaque Homme (« Les hommes naissent tous libres et égaux en droit). Ainsi, on peut considérer que l’intervention en Inde de mère Teresa relève de l’universel car elle agit pour la dignité de l’Homme, quelque soit la maladie dont il est atteint ou la caste à laquelle il appartient. On peut donc affirmer que l’Homme a besoin de s’appuyer sur un socle culturel relevant de l’Universel, ce qui était le projet des philosophes des Lumières. Pourtant, on peut se demander si ce projet n’était pas ancré dans une certaine culture, celle des « honnêtes hommes » du XVIIIème siècle.

Ainsi, l’injonction de se libérer de sa culture pourrait reprendre de sa valeur. Cependant, un paradoxe apparait dans le sens où la volonté de me libérer de ma culture conduit à m’enfermer dans une pensée qui m’est dictée. Ainsi, l’arrachement à ma culture est-elle une volonté de ne plier sous aucune détermination ou peut-elle représenter un enracinement plus profond dans cette culture ? De ce fait, vouloir se libérer de sa culture pourrait être aussi s’enfermer dans celle-ci.

On peut donc s’interroger sur ce que signifie réellement se libérer de sa culture. Ainsi, cela pourrait être la capacité à penser contre soi et contre les idées acquises dès le plus jeune âge. Il faudrait penser comme un « Homme universel » avant de penser à travers notre culture. De ce fait, il ne faudrait pas laisser sa culture dicter ses opinions et arriver à remettre en question notre façon de raisonner. L’utilité de la culture (au sens Bildung) ne serait-elle pas de permettre la formation de l’esprit critique pour permettre à l’homme d’appréhender les évènements et les interactions avec autrui de manière plus juste et plus libre. Ainsi, un Homme dit « cultivé » devrait capable de juger par lui-même grâce à son éducation. Les hommes qui ont cherché à abolir l’esclavage, alors que la culture de l’époque l’admettait, avaient à la fois des repères sur la dignité universelle des Hommes et une ouverture d’esprit qui leur permettait de considérer les esclaves comme des sujets, avec une autre culture, aussi digne de respect que la culture occidentale (discours de Montesquieu). L’ouverture aux autres cultures sans pour autant renier la sienne peut être le signe que l’on s’est réellement libéré de sa culture. Ainsi, prendre conscience des autres cultures sans préjugés, liés à la vision de ma propre culture, serait peut-être l’aboutissement de ce processus de libération de ma culture plus que l’injonction de rejeter en bloc mon héritage culturel.

Il peut sembler difficile de se libérer de sa culture, en fonction de la force de celle-ci et du besoin individuel. Il est légitime de chercher à acquérir une culture qui donne la possibilité de résister aux injonctions du pulsionnel et de rentrer ainsi dans un processus civilisationnel. En revanche, il semble souhaitable de ne pas se laisser enfermer dans ses propres références et garder l’esprit ouvert aux autres façons de penser et d’agir, le socle commun pouvant être l’interdit du meurtre et de l’inceste. C’est donc le rôle de l’éducation que de donner les connaissances qui permettront d’avoir du recul et de l’esprit critique par rapport à sa propre culture.

Posts récents

Voir tout

©2020 par ElèvesSolidaires. Créé avec Wix.com