"Spleen, in Les Fleurs du Mal", de Charles Baudelaire


Spleen, in Les Fleurs du Mal, de Charles Baudelaire

(analyse linéaire)


INTRO

Depuis l’Antiquité, la mélancolie est considérée comme l’apanage de l’homme de génie, de l’artiste, du poète, et la Renaissance en redécouvrant les textes antiques a imposé cette association. La modernité poétique, dont Baudelaire est l’initiateur, promeut cette mélancolie comme source de beauté artistique et poétique : “J’ai trouvé ma définition du Beau, de mon Beau . C’est quelque chose d’ardent et de triste”. La poésie lyrique de la modernité (XIXème,XXème) est hantée par ce sentiment . Car la vie moderne, industrielle urbaine, matérialiste semble imposer au poète une attention plus grande pour la mort, ainsi qu’un sentiment de dépossession d’aliénation mentale et d’étrangeté existentielle .

Ce texte “Spleen”, le dernier dans la série des quatre poèmes du même titre, évoque aussi une phase aigüe du mal être baudelairien . Mais ici, tout l’effort esthétique de B. a porté sur l’organisation dramatique de la crise . elle se déroule en trois temps, trois étapes.

(Ce sera donc le plan, puisque nous faisons une analyse linéaire) .


I - Première étape, v. 1 à 12 : la montée de la crise

II - Deuxième étape, v. 13 à 16 : l’éclatement de la crise

III - Troisième étape, v. 14 à : la victoire de la folie


I - Première étape: la montée de la crise

1) -Observez tout d’abord, que les trois premières strophes du poème sont des propositions subordonnées temporelles (elles commencent par “quand”, et la proposition principale est la strophe 4, que nous analyserons en partie II),qui évoquent précisément ce sentiment de montée progressive . La répétition de ces “Quand” procure un effet d'accumulation et charge l'atmosphère psychologique de facteurs de plus en plus angoissants. (le ciel,1er quatrain/ la terre,2ème quatrain/ la pluie 3ème quatrain) .

2) -Observez ensuite le thème de l’oppression dès le 1er quatrain:

Les deux adjectifs “bas” et “lourd” annoncent d’emblée la sensation d’un poids écrasant justifié par les termes “pèse” et “couvercle” = Idée d’écrasement physique et d’étouffement moral.

*allitération en gutturales (le son K) : “comme” , “couvercle”

k k k

Ces sons évoquent l’accablement de l’esprit et donc un maléfice destructeur.

L’espace se rétrécit en commençant par l’horizon qui enserre( sens de “embrassant”, v.3,au participe présent qui révèle l’action continue), de son “cercle”, v.3, (figure géométrique fermée)

Ainsi la sensation physique rejoint les dispositions psychologiques: “l’esprit gémissant”...

Tout ce vers 2 évoque l’étouffement et la douleur morale . Le terme “proie” évoque cette capture de l’esprit par les ”longs ennuis” .

Esprit = il s’agit de la conscience qui devient ici complètement passive. L’utilisation du participe présent, ici aussi, révèle la souffrance endurée et l’absence d’énergie pour la surmonter. L’esprit donc subit à la fois l'oppression extérieure et le malaise intérieur.

Ennui = chez Baudelaire,ce mot ne désigne pas du désagrément, mais un profond dégoût de la vie, une nausée existentielle.

*Allitération en sifflantes et assonances en voyelles nasales au vers 2 .

Rappel : une voyelle nasale est une voyelle accompagnée d’une nasale. ( an, in, on, en) . Ces sons marquent une longueur (plus longues à prononcer que des voyelles simples), et évoquent ici l'expression de la souffrance lancinante.

*“jour noir”= oxymore, vision qui rapproche les contraires, vision subjective .

3) - deuxième quatrain : rétrécissement et claustration .

ce thème est évoqué par la terre métamorphosée en un “cachot” . Le terme changée montre que la perception du poète ,atteint par le spleen a une autre vision de la terre puisqu’elle devient un “cachot”, notion d’enfermement qui se poursuit par l'évocation des termes “murs” et “plafonds” .

*Les termes “humide” et “pourris” évoquent une atmosphère malsaine en voie de dégradation. Cette claustration engendre une douleur “battant” et “cognant” .

*“L’Espérance”, comparée à une “chauve souris”, oiseau nocturne et souvent maléfique et effrayant dans l’imagerie populaire fantastique, épuise donc ici ses dernières forces et se heurte à ses limites. Il s’agit ici d’une allégorie .

*Et toujours des participes présent pour souligner la durée et la progression vers la crise du 4ème quatrain : “battant”, “cognant”.

*v.8: allitérations en consonnes dures(dentales et labiales) T et P:

“la tête à des plafonds pourris”

T T D P P

4) 3ème quatrain : réaction déjà violente , hallucination .

*Le spleen prend le dessus :

“La pluie” et les images qui lui correspondent “immenses traînées” l’évoquent .

*Voyez la symétrie avec le vers 2 :

“longs ennuis” / “immenses traînées”, “vaste prison”,v.9 et 10 ( B. donne une idée de l’incommensurable pour décrire le spleen)

*L’image de la prison reprend celle du “cachot”, strophe 2 et du “couvercle”, strophe 1= donc accroissement de l’idée de l’enfermement. insistance, accumulation etc…

*Et enfin cette image magnifique: “peuple muet d’infâmes araignées”

d’abord 2 adjectifs: ““muet” rend l’image encore plus terrifiante car une foule muette ne semble pas logique ni attendue

“infâmes” signifie étymologiquement : qui n’a pas bonne réputation, donc détesté

*Et cette image d'araignées montre que le monde extérieur(araignées) prend possession de l’univers mental:

”vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux” :

v f f v

il s’agit d’une hallucination , signe précurseur de la crise; observez l’allitération en “fricatives( les sons “f “et “v”) et en chiasme .

5) -Vous remarquerez aussi que les 2 premières strophes usent de la comparaison par différents termes: “comme”, “changé”, “imite”. Réseau d’images dans une vraie cohérence .

*Le phénomène le plus saisissant est la disparition des termes de comparaison dès la 3ème strophe, (“ un peuple muet d’infâmes araignées”) et ce procédé va se poursuivre dans les strophes finales= le comparé n’apparaissant pas, nous pouvons ainsi parler d’hallucination puisqu’il n’y a pas de point de départ dans le réel.


II - Éclatement de la crise, v. 13 à 16

* “Des cloches tout à coup sautent avec fracas”

Vous entendez: dé clo che tou ta cou so te ta vec fu ri = orthographe phonétique

k t t k t t v k f = allitérations en dentales(t,t,t,t) en gutturales(k,k) et en fricatives ( v, f) qui expriment la violence, l’agressivité de la sensation . Il s’agit donc bien d’une hallucination, puisqu B. n’évoque pas le comparé “réel”.

*et “lancent vers le ciel un affreux hurlement”

an an

L L L L

s s

r r r

Ce réseau de sonorités évoque la plainte sourde (an) et la révolte ( allitérations), aiguise l’expression de la souffrance et révolte contre la souffrance.

*Lexique de la violence : “sautent, furie, lancent, hurlement)

Le “hurlement” est dirigé vers “le ciel””,ce qui suppose aussi un appel une imploration

*Avec la comparaison”ainsi que”, la “furie” se transforme en plainte sourde, affaiblie comme l’indique le verbe “geindre” et le mot “opiniâtrement”: sons qui s’étendent en longueur (an, ein, â )

*Éclatement de la crise, car le phénomène hallucinatoire surgit ici avec violence.

Les cloches peuvent être réelles, mais elles évoquent le “glas” qui annonce un enterrement (ce qui amorce la dernière strophe) . Le poète a projeté sur elles sa souffrance, sonhorreur de la souffrance et son cri pour l’exprimer.

*Cet éclatement correspond à une tentative de révolte contre la souffrance et contre soi-même, . C’est le dernier moment de lucidité avant de sombrer….


III - Victoire de la folie

*la 3ème strophe est isolée par un tiret pour marquer l'égarement de l’esprit coupé de ses attaches avec le réel.

*l’utilisation de la première personne ( pour la 1ère fois dans le poème) laisse penser que cette personne assiste à un spectacle, impuissante.

*l’image “des longs corbillards”qui évoque mort et enterrement, souligne par le pluriel et l’adjectif “longs” le chemin vers l’irréversible et l’infini.

¨“défilent lentement dans mon âme”

L Lan m an an on m

Assonances en “an”( étirement des sons) et allitérations en nasale “m” et en liquide “L”, qui marque la faiblesse du sujet auquel il ne reste plus que la plainte.

*Ainsi le poète,subit la défaite, celle de “l’Espoir”, mot mis en contre rejet pour un effet de valorisation , ce qui permet de mettre en début de vers le terme “Vaincu” .

*Allégories de l’Espoir et de l’Angoisse pour marquer les tenants de la lutte et la Victoire terrible de l’Angoisse “atroce, despotique” . Il s’agit donc ici d’un dérèglement psychique

incontrôlable et à cette crise psychologique parvenue au dernier stade, correspond la défaite morale et spirituelle.

*le “crâne incliné” représente la soumission à cette folie

* le symbole du “drapeau noir”évoque le piratage du cerveau, ce qui aboutit à l’anarchie.

C’est sur ce dernier symbole que se termine le poème.

CCL

Le Spleen est bien la négation de l'Idéal; ces 2 termes antithétiques qui composent la première partie des FLEURS DU MAL

Ce poème de B. très célèbre tire sa puissance de l’utilisation d’images et de sonorités pour exprimer un drame spirituel, intérieur. B. extrait donc la Beauté de ses souffrances ( retenez au demeurant qu’il s’agit du principe des “Fleurs du Mal”).

Ouverture sur les autres textes étudiés de Baudelaire.

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