“Un barrage contre le Pacifique” de Marguerite Duras



INTRODUCTION :

Marguerite Duras s’est illustrée dans le monde du cinéma en écrivant des scénarios et des dialogues de film : Hiroshima, mon amour, Alain Renais. Dans son œuvre romanesque, se retrouve son goût pour le septième art comme le révèle son roman Un barrage contre le Pacifique, paru en 1950. Dans le passage que nous expliquons former de deux paragraphes juxtaposés, l’héroïne Suzanne s’abandonne au bonheur d’assister à la projection d’un film dont le thème, romanesque à souhait est une histoire d’amour.

LECTURE

Dans une explication analytique, nous verrons quelle puissance exerce le cinéma sur l’adolescente ?

  1. Le cinéma muet et son atmosphère :

  2. Le pianiste présent :

La première phrase donne son élan au texte et lui confère une fonction inaugurale : le pianiste est occulté mais le piano personnifié « commença » ce qui accentue l’aspect magique des premières notes « lumière s’éteint ». S’il n’est plus fait mention de cette musique, le rythme des phrases en est marqué. Chaque paragraphe commence par une courte proposition en asyndètes comme des notes isolées, les phrases se déploient, le rythme s’élargit et les sonorités sont musicales : « ouverte à tous //offerte à tous » = parallélisme.

  1. L’obscurité de la salle :

La salle noire de l’après-midi : cette salle noire devient métaphorique : « la grande nuit du cinéma », nuit sur laquelle l’auteur s’attarde avec des anaphores ostentatoires : sept occurrences, incantatoires= chant, mot qui va jouer. Cette obscurité est pleine de promesse, elle soustrait au regard la réalité visible pour lui substituer des images comme une source d’évasion. Ces images en noir et blanc sont orchestrées par des jeux d’ombre et de lumière ainsi le ciel à l’arrière-plan s’assombrit puis s’éclaire d’un coup dès que l’obscurité a envahit la salle, se dévoile sur la scène, un autre monde qui peuple la nuit, choisit de cinéma. Ainsi, les deux paragraphes sont discontinus, cet échange est de surcroit mis en valeur par le passage de narration. La réalité qui s’impose est celle du film.

  1. La présence des spectateurs :

Cette présence n’est pas oubliée. La salle vibre à l’unisson ; le choix des adjectifs égalitaires et démocratiques corrobore la différence des conditions sociales : elles sont en effet criantes dans le cinéma de haut-quartier. La nuit du cinéma est « ouverte à tous, offerte à tous » ce que reflète l’utilisations du « on » (pronom caméléon). Cette impression d’unité est amplifiée avec la force d’impression intense : toute las salle entre en communion, art populaire, art de masse, le cinéma muet permettrait donc de restaurer une communauté humaine. La magie du cinéma muet, sensible à travers l’atmosphère que dégage le texte, permet à Suzanne de vivre un grand moment.

  1. Un témoignage subjectif, les sentiments de Suzanne :

  2. Le cinéma comme refuge :

Pour Suzanne, le cinéma est un refuge qui lui permet de se fondre dans l’obscurité, d’être à l’abri des regards : « invisible », l’adverbe « désormais » met en valeur l’instantanéité du ressenti « se sentit » et la paronomase accentue les sortilèges de la salle noire pour l’adolescente. Là, elle peut enfin être elle-même, la métaphore de l’oasis confère à ce refuge toute sa valeur subjective dans un désert affectif de sa vie : le cinéma devient la halte attendue, rafraichissante.

  1. Le cinéma comme consolation :

Cette nuit choisie est également une nuit consolante : « c’est la nuit ou se consolent toutes les hontes » + « consoler », polyptote., nuit ou se consolent tous les désespoirs, tout le manque de l’adolescente. L’amplification du rythme ; les généralisations expriment sur le mode lyrique le fer veau de Suzanne qui voue un véritable culte au cinéma. La référence aux églises le confirme et la chute de la longue période oratoire justifie l’intensité de cette exaltation, à l’âge ou les moindres déboires ont des effets ravageurs sur la santé, la romancière retrouve sa propre personnalité d’ado en mal de consommation dans cet éloge du septième art. 

  1. Un pur ravissement :

La jeune fille pleure de bonheur. Le scénario devant lequel elle pleure est : une jeune femme belle permet une compensation imaginaire, elle se projette complétement dans l’histoire, sans recul, son imagination est absorbée : « on ne saurait rien imaginer d’autre » ?. Elle lit cette trame romanesque naïvement avec ses yeux d’adolescente. Le langage est juvénile « c’est ça » présentatif+ démonstratif. Les dernières phrases par leur rythme, le « a » exclamatif en dit long, sur l’enthousiasme de Suzanne. Les émotions dans leur intensité furent sans doute celles l’ado MD, mais l’écrivain qu’elle est devenue n’a plus la même candeur et ses exigences en matière de cinéma ont changés : el film en vérité ne mérite pas tant d’honneur.

  1. Le recul critique, parodie du coup de foudre :

  2. Une composition à l’eau de rose :

Le film en question brille par sa banalité avec des personnages stéréotypés : type de la femme fatale qui finit aussi par tomber sous le charme de son double masculin (prestige de beau ténébreux). Les personnages n’ont aucune complexité et leur caractère conventionnel est mis en valeur par l’auteur : « on ne saurait rien lui imaginer ». La romancière accentue la parfaite adéquation entre le pas et l’archétype qu’elle reflète : stéréotype inachevé naturellement adverbe qui souligne le caractère attendu de cette richesse qui va de paire avec l’idéal simpliste de ce personnage.

  1. Les pointes d’humour :

Elles démystifient ses deux idoles : les hommes tombent sur son sillage comme des quilles, la comparaison fait sourire car les pouvoirs séducteurs de la jeune femme ont des effets comiques d’une boule. Monde prosaïque. Effet parodique amplifié par la chute emphatique et amphigourique. Elle avance au milieu de ses victimes belle comme un navire, toujours plus indifférente (beauté froide). Quant au beau ténébreux, il est carnavalesque avec sa perruque blonde. Les distorsions dans le registre de langue utilisé nous font passer du style soutenu au style relâché : jeune homme très noble qui s’oppose à l’« autre »= structure familière désignée de façon cavalière par l’autre.

  1. Scénario caricatural :

La sublime indifférence de la femme quant aux hommes est mise en valeur par l’expression « et voilà que ». Ce revirement est pour le moins parachuté comme en témoigne la désinvolture de l’expression « et voilà que ». La syntaxe de ce paragraphe est pour le moins emphatique, il n’y a pas de logique, les phrases sont plates et l’accumulation de présentatifs. Au sommet de la caricature se situe le baiser. Les péripéties relèvent du remplissage. 

  1. Le lecteur :

La romancière fait du lecteur son complice lui désignant les clichés : tout est conventionnel, tout cela (canal et colonnes) sont présentés comme des lieux habituels du coup de foudre : l’adverbe « évidemment » sape une évidence ironique de la romancière. Rien de plus banal que l’aveu dans la platitude de sa formation tellement éculée est présent en filigrane à la faveur du voisinage des mots « coups » et « foudre ». La romancière s’amuse et le lecteur sourit intérieurement. 

Conclusion : Le cinéma exerce un incroyable pouvoir sur l’adolescente qui la tourne au ridicule, entre l’éloge et la critique, lyrisme et parodie elle y manifeste un intérêt culturel. Aussi la parodie est elle réjouissante que cruelle en réalité la romancière porte sur son personnage un regard moqueur mais attendri tandis qu’elle se montre bien plus ironique à l’égard d’une intrigue cinématographique. Double fonction de l’écriture révélée à deux reprises : aller à la recherche du temps et exorciser ses propres démons.



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